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Interview de Romain Slocombe

par Gilda Fiermonte
Mise en ligne le Février 2007 | 465 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Pour le cas où sa vocation de champion de natation ne parvenait pas à son terme, mon fils (9 ans) envisage très sérieusement de devenir écrivain. D’où ma question : es-tu venu à l’écriture parce qu’ils n’ont pas voulu de toi à la piscine ?

En fait c’est parce qu’on n’a plus vraiment voulu de moi dans le monde de l’illustration [sourire]. Au départ, j’étais illustrateur, mais à un moment donné, les possibilités se sont fortement réduites : des séries comme Nuits Blêmes avaient leurs couvertures qui passaient à la photo en lieu et place des illustrations, les directeurs de collection étaient moins libres dans leurs choix et de nouvelles générations de dessinateurs arrivaient avec des styles différents.

Entre temps pour mon travail de photographe et cinéaste vidéo, j’avais accumulé une expérience du Japon (une vingtaine de voyages en une dizaine d’années), qui a fait que j’avais des choses à raconter. Je me suis donc mis à les écrire.

Comme pour les rencontres avec les yakuza ?

J’en ai effectivement croisés. J’avais rencontré un modèle pour mes photos et lui avais donné rendez-vous sans savoir qu’elle leur était affiliée. Ils sont donc venus et je n’ai pas insisté.

Mais alors l’histoire du manuscrit écrite par un yakuza est vraie ?

Oui, et il m’avait laissé son numéro de téléphone pour que je le rappelle. Ce que j’ai préféré ne pas faire.

En parlant des yakuza, je trouve que dans tes livres les « méchants » n’en sont finalement pas tant que ça.

Effectivement, j’essaye toujours de leur donner une dimension humaine. C’est le cas du grand-père qui est ancien criminel de guerre [dans Averse d’automne] mais s’est en fait retrouvé enrôlé là-dedans. C’est pareil pour Makoto et Yayoï [personnages de Brume de Printemps] qui se retrouvent effectivement du côté de la secte Aum, mais l’un est dépassé par le rôle qu’on lui fait jouer, il y est venu par désarroi et finit par douter, même s’il est trop avancé dedans pour pouvoir fuir ; Yayoï, de son côté les a rencontrés à un moment où elle était vulnérable, on peut entrer dans une secte par gentillesse, par se sentir inadapté au monde.

Les vrais « méchants » sont les responsables de la secte.

L’apparition récurrente de certains éléments est-elle plus un clin d’œil au lecteur qu’une façon d’exprimer combien ils sont incontournables dans la société japonaise ?

Pour Averse d’automne, Brume de printemps et Un été japonais, comme il s’agit d’une série, il est normal à la fois de parler aux lecteurs qui connaissent les premiers livres et également de faire suffisamment de rappels pour qu’un nouveau lecteur puisse suivre.

Je pensais également à la présence récurrente d’adolescents en grande difficulté psychologique, à des petits frères qui se suicident

Il s’agit là d’un problème particulier du système éducatif japonais, très contraignant, comme un labo de ce qui nous attend dans un monde de plus en plus pris dans les hautes technologies.

De plus, j’ai un intérêt pour les déviances, c’est sans doute lié avec le fétichisme médical, on est dans des domaines voisins et la folie est donc un domaine qui m’intéresse.

Le personnage de l’adolescent dans Nao, représentatif de ceux qui se réfugient dans le virtuel face aux pressions que la vie réelle leur fait subir, est en fait le composite de trois autres au sujet desquels j’ai lu des articles. En fait j’ai une grande facilité à me mettre à la place des gens, leur logique interne. Après c’était facile de suivre ses réactions.

Par exemple j’ai particulièrement soigné le passage où il poursuit Nao dans le métro, les pensées qu’il a à ce moment-là.

C’est réussi, on le comprend, on se retrouve soi-même à sa place. Par ailleurs quelles sont les influences ou les sources d’inspirations que tu ressens comme les plus présentes dans ton travail

La science fiction, j’en lisais beaucoup adolescent, moins ensuite parce que je n’y crois plus, ça ne me fait plus rêver. Mais il en reste de nombreuses traces. Par exemple dans les débuts de chapitre sur la secte [dans Brume de printemps] on peut voir des références à Isaac Asimov.

Les poèmes sont eux inspirés de psalmodies de la secte du Mandarom.

Généralement ce qui paraît le plus invraisemblable est directement tiré d’expériences que j’ai faites dans la vie. Par exemple l’hôtel non fumeur dans Brume de printemps et qui existe vraiment. J’ai d’ailleurs rencontré lors d’une signature un voyageur qui y avait séjourné.

Ce qui semble plausible est au contraire inventé en composant ou croisant des souvenirs qui peuvent être issus de lectures.

Enfin, les récits historiques sont véridiques, quoique retravaillés. Ainsi celui du survivant du grand bombardement de Tokyo [toujours dans Brume] est composé à partir de deux témoignages réel.

Il est d’ailleurs vraiment bien inséré dans le roman.

Ce qui s’est passé, c’est que dans le vrai hôtel non-fumeur, le propriétaire m’a réellement parlé du bombardement de Tokyo mais il ne s’agissait pas d’un témoignage.

Dans le même ordre d’idées, parmi ce qui fait qu’en tant que lecteur « on y croit », il y a dans la trilogie avec Gilbert Woodbrooke les effets de l’éloignement d’avec ses proches qui si sont bien montrés. Le décalage croissant au fil des jours entre ce qui revêt de l’importance pour eux là-bas et ce qui devient si difficile à suivre pour lui.

C’est vrai qu’on a un effet de déphasage de par la façon dont le travail, ou dans les romans les péripéties, remplissent les journées, en plus du jeu du décalage horaire qui rend les conversations téléphoniques difficiles. En même temps ces conversations sont très différentes de celles que j’ai avec ma femme quand je suis au Japon pour le travail. C’est seulement si elle me reproche les propos que je fais tenir à Woodbrooke et à son épouse, qu’on retombe nous-mêmes sur les rails de ces conversations-là.

J’ai également été frappée par la véracité des aspects médicaux. Tu n’aurais pas fait d’études de médecine par hasard ?

Non mais j’ai toujours eu cet intérêt pour le médical et donc pas mal lu sur le sujet. Seulement mes lectures sur le sujet étaient déjà datées, alors j’ai dû me faire aider par des amis qui travaillent dans le milieu médical pour réactualiser les termes et les techniques. Par exemple dans le dialogue entre les ambulanciers au début de Saké des Brumes.

En mettant Saké des Brumes à part, puisqu’il s’agit d’un Poulpe, qu’est-ce qui décide de la frontière entre Puf où est publié Nao et Série Noire où est sortie la trilogie, alors que Nao pourrait tout à fait être considéré comme un polars ?

C’est juste une question de contrat, je suis en fait lié à la série noire pour une quadralogie, dont le prochain roman, toujours avec Woodbrooke mais en hiver est en cours d’écriture. Il devrait être plus sombre que les précédent.

Dans « Brume de printemps » Julius déclare « […] le meilleur dans l’art d’écrire, ce sont justement les préliminaires, le raclage de cervelle … la fabuleuse période de la gestation, de la création originale …qui participe – c’est évident, vous me suivez – du flux élémentaire ! » Doit-on le croire, sachant qu’on ne fait pas forcément dire ce qu’on pense à ses personnages (surtout quand il s’agit d’un Julius) ?

En fait cette déclaration vient directement de Henry Miller. Julius dans ses élans lyrique emprunte beaucoup aux autres.

Pourquoi l’intitulé (le sous-titre ?) "La crucifixion en jaune" sur les Série Noire ? (en fait la sous-question inquiète de la lectrice qui s’était attachée à Woodbrooke est, mais ça va donc se terminer si mal que ça ?)

"La crucifixion en jaune" est un clin d’oeil / hommage à Henry Miller, auteur de la "Crucifixion en rose" (sa trilogie Sexus, Plexus et Nexus). On peut penser aussi au "Christ jaune" de Gauguin (je ferai allusion à ce peintre dans le 4ème épisode). La crucifixion est plus symbolique que réelle en ce qui concerne Woodbrooke, c’est plutôt une allusion à la catastrophe que représentent ses visites au Japon, pour lui mais surtout pour les autres (résultat : il devrait se sentir crucifié par les remords...).

Quel est ton rôle dans le magazine l’Imbécile ? (en plus d’y écrire pas mal d’articles, serais-tu l’un des fondateurs ou quelque chose du genre ?)

Je ne suis pas un des fondateurs mais un ami proche de l’un d’entre eux, Roland Jaccard. Dans les premiers numéros j’ai seulement illustré sa chronique "en suivant Cioran". Puis, pour la nouvelle formule on m’a demandé d’y écrire aussi, et j’ai eu l’idée d’une rubrique polars, où je ferais chaque mois le portrait d’un auteur et de son dernier livre - j’ai ainsi écrit sur Thierry Crifo, Cesare Battisti, Jason Starr, Emmanuel Loi... J’ai aussi une rubrique photo contemporaine, où j’ai parlé d’Araki, de Richard Kern, d’Ellen von Unwerth. Donc des photographes qui ont un rapport avec l’érotisme.


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