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Jusqu’à ce que mort s’ensuive Atlanta cité impériale- Amerikkka, tome 6 Les commandos de Philadelphie. Amerikkka, tome 5 Quai  des  désespoirs Un  chien  de  sa  chienne Une  affaire  pas  très  catholique
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Interview de Roger Martin

par Bernard Strainchamps
Mise en ligne le Avril 2008 | 949 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

« Jusqu’à ce que mort s’ensuive de Roger Martin, fait partie de ces livres que l’on quitte à regret, tant l’envie est forte de continuer le voyage aux côtés de personnages rencontrés sur la ligne des mots. » Didier Daeninckx


Tu as publié un essai sur le Ku KU Klan. Tu as écrit avec Otero une série BD sur ce sujet dénommé Amerikkka, qui est en à 6 tomes. A présent, tu écris un roman sur la ségrégation dans l’armée américaine durant la seconde guerre mondiale. Pourquoi cet intérêt ?

J’aime à dire que j’ai appris à lire avec Jack London. J’ai donc été nourri dès ma jeunesse par un certain nombre d’auteurs américains. Il y avait aussi Mark Twain et ses Tom Sawyer et Huckleberry Finn, considérés à tort comme des ouvrages pour la jeunesse. Dans Huckleberry Finn, il était déjà question de racisme, d’esclavage et de Ku Klux Klan. Si l’on ajoute que peu après j’ai découvert le splendide La Route de la Liberté d’Howard Fast, qui se déroule pendant la période de la Reconstruction, et aborde les mêmes thèmes, on comprendra que mon intérêt ait duré bien après ces rencontres. Aussi quand j’ai découvert l’extraordinaire J’ai appartenu au KKK de Stetson Kennedy, l’infiltration du Klan en Georgie dans les années quarante par un progressiste blanc, la boucle était presque bouclée. Des certificats de langue et civilisation américaines à la fac d’Aix-en-Provence ont confirmé mes goûts. Je n’ai cessé d’être passionné par le sujet et mon amour des folksingers américains progressistes, blancs et noirs, Woody Guthrie, Pete Seeger, Leadbelly, Paul Robeson ou Cisco Houston m’a poussé toujours plus profondément dans mes recherches. Paradoxalement, bien que je sois passionné par des périodes entières de l’Histoire de France (la Révolution, la Commune de Paris, l’époque contemporaine mais aussi celle de Louis XI, Richelieu et Mazarin…) je crois mieux connaître celle des États-Unis, infiniment plus complexe et riche en surprises qu’on ne le croit trop souvent. Il était donc logique que je m’intéresse de très près à la ségrégation en général et à la ségrégation dans l’armée en particulier.

Tu es grand spécialiste du roman noir. Tu aurais pu choisir de raconter cette histoire par un salaud agissant. Tu as opté pour une enquête qui se déroule aujourd’hui sous Bush 2. Pourquoi ce choix ?

Les salauds ne manquent pas. Ce sont souvent eux qui donnent du piment à un roman ou un film. Mais je ne pouvais faire raconter mon histoire par un salaud. D’ailleurs, en préambule, je dirai que je ne suis pas sûr qu’il y ait d’authentiques salauds dans mon livre. Des lâches, des suivistes, des gens qui craignent par-dessus tout de devoir exercer leur libre arbitre ou d’avoir à faire un choix, ça oui, mais d’authentiques salauds, je ne sais pas. Le père du héros n’en est pas un à mes yeux. Je ne crois pas avoir été caricatural avec lui. Il est aussi le produit de circonstances et d’une histoire qui le condamne à agir comme il le fait, sauf à se suicider ! L’agent - noir- de la DIA, n’est pas plus que lui un méchant total. Mais moi, j’avais besoin d’un être "neuf", naïf. Pas Candide, mais pas si éloigné de lui. Quelqu’un de jeune, dont la vie bascule à un moment où cela pourra l’amener à la changer. Il n’est pas trop tard. Quelqu’un qui se retrouve affronté à des choses et des faits dont il ignore tout, condamné à une adaptation radicale à une situation à laquelle rien ne l’a préparé, quelqu’un auquel le lecteur va pouvoir s’identifier parce que, comme lui, je l’espère, il est ignorant de 80% des faits qui vont être révélés. Quant à la période, l’ère bushienne finissant, elle est indispensable car un des sujets du livre c’est la faille profonde qui court à travers ce que certains s’obstinent à appeler la "communauté noire", une expression aussi mensongère que celle de "melting pot". La question de la ségrégation et du racisme est capitale certes, mais le fossé qui se creuse entre Douglas et son père, la découverte par ce jeune noir qui appartient à une "élite" financière noire d’un monde de Noirs pauvres où l’on ne vit pas, où l’on ne raisonne pas, où les valeurs ne sont pas, comme dans le sien, sont à mes yeux aussi importants. Douglas va peu à peu découvrir qu’on lui a volé une part essentielle de sa propre histoire, lorsqu’il va découvrir L’existence de Paul Robeson, écouter Strange Fruit, entendre l’histoire de la Double V Campaign… Au fur et à mesure que progresse l’action, l’enquête de Douglas, à mon sens, devient une véritable quête. Et cela ne pouvait prendre tout son sens que dans un contexte contemporain.

Nous apprenons que la cour d’appel fédérale américaine a annulé jeudi la condamnation à mort de Mumia Abu-Jamal. Barack Obama peut encore remporter les primaires démocrates. N-y-a-t-il pas un espoir de voir très prochainement un autre visage de l’Amérique ?

Mumia et Barack Obama : deux personnages de mon roman. Le premier, Douglas n’a jamais entendu parler de lui avant de tomber sur une manifestation de flics facho réclamant qu’on le "grille sur la chaise électrique". Le second, inconnu de lui, dont il apprend dans le hall du Pittsburgh Courrier qu’il vient de déclarer sa candidature. Entre ce moment et la fin du roman, Obama a déjà opéré un virage impressionnant vers le centre. Les revendications du début sont mises en veilleuse pour refaire le retard initial sur Hillary Clinton. Inconnu en France (et aux États-Unis) lorsque j’attaque mon livre, Obama est devenu un des hommes politiques les plus connus de la planète. Mais, il n’y a pas à s’y tromper, il n’est ni Malcolm X ni Martin Luther King. Un démocrate moderne, l’équivalent d’un Bayrou. Rien de particulièrement dangereux pour les multinationales qui dirigent le pays. Quant à l’annulation de la condamnation à mort de Mumia, elle n’a rien de définitif, il peut être rejugé et de toute façon, elle s’est assortie de la réaffirmation de sa culpabilité. Près de trente ans qu’il est en prison, autant peut-être à faire. Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Alors, à mon sens, de tout petits pas. C’est mieux que rien, mais je ne suis pas sûr que cela traduise un changement en profondeur !

Qu’apprécies-tu dans la culture américaine ?

Je l’ai dit, j’ai été nourri au lait de la littérature américaine (bien que je lise beaucoup de romans français et étrangers d’autres pays) et du cinéma américain. Mais c’était justement là que se révélait l’autre Amérique, celle qui dit non, celle qui se dresse contre les préjugés, le racisme, les puissants. Le looser n’a jamais été si beau que dans ces livres et ces films qui vous faisaient ressentir une chose très simple et très bête, mais essentielle, l’impression que le mal n’était pas toujours irrémédiable, que l’argent ne dominait pas toujours l’être humain, que la vérité et la justice avaient encore un sens. J’ai cité Pete Seeger, que Bruce Springsteen a honoré dans son superbe The Seeger Sessions, son avant-dernier disque. Près de 90 balais, toujours sur la brèche. Un type qui inscrivait sur ses méthodes de banjo et de guitare qu’aucun droit ne lui était réservé parce que ce qu’il expliquait, ce qu’il enseignait, il l’avait appris au contact des autres et que cela ne lui appartenait pas ! Alors, oui, je suis amoureux de cette Amérique là, je suis heureux que des Pete Seeger, des Joan Baez, des John Berry, des James Lee Burke existent ou aient existé. Grâce à eux (et beaucoup d’autres, dans d’autres pays) j’ai toujours envie de croire en l’être humain !

On sent que tu t’es fait plaisir à décrire la France par les yeux d’un jeune américain influencé par un père pro Bush. Non ?

Bien sûr, cela permet quelques clins d’Å“il, quelques piques pas vraiment assassines, mais je n’ai rien inventé. Montesquieu, Voltaire et quelques autres l’ont fait beaucoup mieux que moi il y a plusieurs siècles. C’est un procédé bien connu ! Mais cela me permet aussi de détendre un peu une atmosphère souvent oppressante. Jusqu’à ce que mort s’ensuive est avant tout un roman noir. Très noir. Tout espoir n’en est pas absent, mais ces private jokes permettent ici et là de marquer une pause entre deux moments très durs.

Les falsificateurs de l’histoire sont à l’oeuvre partout et de tout temps. Sauf qu’aujourd’hui, ils disposent d’outils de contrôle qui les rendent pratiquement omniscients. Tu as très bien mis cela en scène dans ton roman. L’activisme politique est-il condamné ?

Je n’aime pas ce terme d’activisme. Je lui préfère le bon vieux militantisme et je ne le crois pas dépassé. J’aime les rebelles. J’en suis un je crois. Que serait le monde sans ces gens qui ici ou là, aux États-Unis, en Chine, en Birmanie ou ailleurs, se dressent tout à coup contre l’arbitraire. Ils n’ont pas de vocation de héros, ce sont souvent des gens très simples, mais un jour, parce que les limites du supportable ont été franchies, ils prennent la parole et deviennent, comme le proclame le magnifique film de Francesco Rosi, "des hommes contre". Des hommes qui sont d’ailleurs, de plus en plus souvent, des femmes. Les moyens modernes sont terrifiants certes, mais le pire, c’est parfois ce terrorisme mou qui permet aux bourreaux de donner à leurs victimes le goût de leur geôle. Je crois que l’art et la littérature peuvent alors, plus que jamais être "une arme chargée de futur". Cela dit, je continue de penser que les ouvriers roumains de Dacia donnent aussi, une formidable preuve que le pire n’est jamais sûr !

Douglas Bradley n’a rien d’un révolutionnaire. On le ferait rire si on lui disait qu’il met en péril les valeurs conservatrices auquel il adhère pleinement. Et pourtant, il va suffire d’un grain de sable pour que tout son bel édifice de certitudes s’écroule…

Cela dit, mon roman se garde de tout préchi-précha. C’est avant tout, même s’il renferme quelques révélations, comme en témoigne l’avertissement que j’ai choisi de placer à la fin du volume, un récit plein de suspense. S’il permet en outre une véritable réflexion, et des découvertes, tant mieux !


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