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Quand j’ai ouvert ton livre, je me suis dit : est-ce encore un exercice de style ? Et puis 3 heures plus tard, je me suis levé du lit enragé, avec une grande envie de révolte. Enclave, ce livre qui traite de la soumission est en fait un livre subversif, qui incite à la révolte, non ?
Déjà , si ce livre incite à la réflexion, pour moi ce sera réussi. Ensuite, si ce livre invite à un voyage étonnant à travers une aventure hors du commun, ce sera une autre réussite, puisque l’essence même des raconteurs d’histoire dont j’essaie de faire partie est de transporter le lecteur (voire le spectateur avec mes activités de réalisateur) dans un univers fort et surtout différent de ce morne quotidien qui nous anesthésie lentement et sûrement. Enclave, livre subversif ? C’est un très beau compliment. Je ne pensais pas être allé jusque-là , mais si c’est vraiment l’impression que donne la lecture de ces chroniques retrouvées d’un camp de travail oublié dans la Slovaquie de 1945, je suis le plus heureux des auteurs.
J’ai voulu écrire un livre sur un sujet qui me passionne depuis toujours (et oui, déjà , petit…), et qui était à la base de mon tout premier roman (Trois jours d’engatse, en 1994) : le pouvoir, la prise de pouvoir, l’abus de pouvoir. À partir du moment où deux humains sont obligés de vivre ensemble (ou s’obligent à vivre ensemble), il y en a un qui va prendre le pouvoir sur l’autre, et ça, c’est passionnant à analyser, à raconter, à utiliser dans une perspective narrative forte.
Enclave est aussi une réflexion sur l’individu et le collectif. Pris séparément, tous les protagonistes d’Enclave sont touchants, humains. Même Dankso. C’est leur comportement « face à » et « dans la » collectivité qui fait tout dérailler.
L’idée de base d’Enclave m’est venue il y a quelques années, pendant le travail scénaristique que j’ai fait pour mes deux derniers téléfilms Liberata et l’Arche de Babel dont l’action se déroule pendant la seconde guerre mondiale. Cette époque correspond à une bascule de notre civilisation. En cinq ans d’un conflit dément, tout change. Et ce conflit d’ampleur mondiale bouscule tout, et détermine tous les mécanismes des sociétés dans lesquelles nous évoluons aujourd’hui. J’ai beaucoup travaillé la documentation historique pour ces scenarii, découvert les mécanismes de l’aliénation par les idéologies démentes qui régissaient le fonctionnement des Allemands, de leurs alliés, mais aussi des Soviétiques, et retrouvé à chaque coin de l’Histoire le cynisme du monde occidental.
Tu as déjà écrit du roman noir noir. Mais là , en plus tu as perdu ton humour ravageur. Que s’est-il passé dans la vie de Philippe Carrese ?
Depuis mes premiers livres, le lecteur aura pu comprendre que je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur le genre humain. Je l’avais traité avec humour jusque-là … Mais l’humour n’est malheureusement pas un des piliers de la culture française, c’est même très vite un handicap. Il y a un moment où pour faire comprendre les choses, il faut arrêter avec le second degré. J’en suis là actuellement dans mon parcours littéraire. J’espère juste arriver à éviter les discours pontifiants et moralisateurs.
Dans la vie de Philippe Carrese, il y a eu une bonne quinzaine de romans catalogués comme « polar », avec la connotation « drôle », qui ont eu un certain succès, une certaine notoriété, et une impression de piège qui se refermait sur moi, le piège du régionalisme, du folklore et de la galéjade. J’avais envie de partir sur d’autres chemins, d’autres univers, sur des récits plus complexes, sur des histoires plus chorales. Et j’ai également réalisé trois long-métrages de fiction très personnels sur des sujets que je voulais développer un peu plus loin. Et j’ai lu Malaparte, aussi.
Le suivisme, tu n’as pas l’air d’aimer trop cela. À chaque roman, tu dois aller à contre courant ?
Je suis ma route, la route que je pense instinctivement être la bonne. En tous les cas, c’est la mienne. Je n’utiliserais pas le terme de contre courant. Je n’écris pas en réaction à des modes, à des styles, à des livres. J’écris en développant les sujets que je ne trouve pas ailleurs, j’essaie de mettre des mots sur les histoires que j’aurais envie qu’on me raconte. Plus globalement, c’est vrai que je ne vois aucun intérêt à aller piétiner dans des allées où tout le monde se rue. D’où sans doute mon éloignement de la littérature noire méridionale totalement encombrée actuellement par tout et n’importe quoi.
Quand je regarde mon parcours, c’est vrai que j’ai souvent été « au début de ». Ma première série télévisée Bzzz a servi de pilote pour le développement des Nuls, mon premier roman est sorti trois mois avant le premier polar marseillais d’Izzo, Malaterra a été la première fiction télé utilisant la langue d’oc comme langue de jeu des comédiens, Liberata a été le premier téléfilm français tourné et finalisé en HD et en son 5.1, mon roman « Le Successeur » raconte six ans avant la même histoire que le Da Vinci Code mais avec de l’humour (c’est sans doute pour ça que ça n’a pas marché très bien)… J’aime bien explorer des territoires nouveaux, c’est ça qui est intéressant. Sinon, il n’y a pas de prise de risque… enfin, surtout il n’y a pas d’aventure dans la création. C’est sans doute ce moteur-là qui m’anime et m’aide à avancer.
Tu as découpé ton roman en cinq parties : 1er jour, 2e jour, 3e jour, dernier jour et beaucoup plus tard. Tu avais un plan déterminé des évènements dès le départ ?
J’avais effectivement un plan qui s’est modifié quand je me suis rendu compte qu’après avoir décrit les deux premiers jours de la liberté à Medved’, et après deux mois et demi d’écriture acharnée j’en avais encore pour trois tomes si je voulais aller jusqu’au bout de mon idée première. J’envisageais une fuite finale dans la tchecoslovaquie de l’immédiat après-guerre beaucoup plus développée. Finalement, cet épisode ne dure que deux pages, et c’est très bien comme ça. La rupture de rythme, c’est très intéressant, tant en musique qu’en littérature. Le chapitre « beaucoup plus tard » s’est imposé à moi lorsque j’ai eu terminé l’histoire. Il venait en conclusion mais également en justification du niveau de langage utilisé par le narrateur. Il venait surtout comme une dernière surprise, un dernier retournement après toutes les péripéties vécues par le jeune Matthias, une vraie conclusion.
Au dos du livre, on peut lire : "Enclave est son premier roman de littérature générale". Que penses-tu de ces classifications littéraires ?
Un mal bien français. Nous avons le même problème en musique, en cinéma… Personnellement, j’aurais tendance à mettre Ravel et Stravinsky aux cotés de Mingus et Egberto Gismonti, et pas du tout à côté de Schubert. Comme je considère depuis toujours Clint Eastwood et Terry Jones comme des réalisateurs d’Art et Essai bien plus novateurs et importants que des Bresson, Truffaut ou autres Godard. Ces classifications sont utiles pour les obsédés du rangement dans les rayonnages. Et pour la comptabilité analytique aussi. Pas forcément pour les auteurs qui cherchent à explorer des voies originales. Quand on lit les textes de mes premiers romans (parus chez Fleuve Noir et chez Florent Massot), au moins dix d’entre eux auraient pu paraître dans des collections dites de littérature générale. Mais comme on dit par chez nous, on va pas se monter la sègue longtemps avec cette polémique un peu vaine. Enclave est paru chez Plon. En littérature générale. Et j’en suis totalement ravi.