Bibliosurf.com : derrière l'écran, il y a un libraire Newsletters Twitter Facebook RSS RSS
ACCUEIL
NOUVEAUTÉS
guide
GUIDES
INTERVIEWS
LECTURES
SUR LE WEB
CONSEILS
NUMERIQUES
Merci d'acheter vos livres sur bibliosurf
Comptine en plomb Mister Conscience La gaga des traboules : une enquête de soeur Blandine Natures mortes

Interview de Philippe Bouin

par Serge Perraud
Mise en ligne le Janvier 2008 | 883 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Révélé en 2000 par Les Croix de Paille, (Viviane Hamy) cet auteur ne cesse d’étonner et de surprendre que ce soit par le choix d’intrigues aux ressorts plus que plausibles, de personnages truculents ou troublants, de décors attrayants à découvrir.

Ce qui interpelle, à la lecture de ses nouveaux livres, publiés chez L’Archipel, c’est le soin particulier qu’il apporte à toutes les composantes de ses récits. Ce souci du détail révèle un travail profond tant sur l’intrigue que sur tout ce qui l’habille. Mais que ce soit sur les talons de sœur Blandine, (où la vivacité et la truculence l’emportent) sur les traces de ses groupes de personnages qui animent ses thrillers, (Mister Conscience et Natures Mortes – Archipoche) il sait nous emporter dans des histoires au rythme tonique. Il y mêle des observations érudites, de nombreuses réflexions impertinentes et impulse une atmosphère particulière faite d’humour, même si celui-ci est parfois grinçant, et de recul face aux situations qu’il fait naître.

Rencontre, avec un auteur au parcours riche et varié, pour revenir sur les particularités de Natures Mortes et Mister Conscience, et la nouvelle aventure de l’incontournable SÅ“ur Blandine : La gaga des traboules.


Après le roman historique, le roman policier humoristique, vous abordez un registre nouveau : le thriller contemporain. Est-ce que l’idée vous trottait dans la tête depuis longtemps ?

Je suis comme tout le monde, sauf parfois pendant quelques secondes. Jamais une idée ne me « trotte dans la tête ». En fait, sans que rien ne le justifie – ni le lieu où je me trouve ni l’événement que je vis – une histoire envahit subitement mon esprit. Cela dure le temps d’un éclair. Le roman est construit, je n’ai plus qu’à l’écrire. Le bizarre de ce phénomène est que je reçois l’intrigue à l’envers, c’est-à-dire que me vient d’abord sa révélation : « Voici le dénouement, le coupable, ses raisons, comment il s’y est pris et pourquoi ». Puis le livre défile pour étayer cette finale : époque, personnages, motivations, action, tonalité, sites, etc. Mister Conscience, par exemple, qui se passe à Bruges, m’est arrivé alors que j’étais au théâtre, à Montceau-les-Mines, à attendre que ma fille entre en scène… Ainsi est né mon premier thriller. Comprenne qui pourra. Ceci posé, pour être sincère, il est vrai que le genre « frissons » m’attirait. Normal : un romancier aime se frotter à toutes les disciplines, comme un musicien adore autant composer des sonates que des opéras. Mais voilà, un thriller a des exigences que n’a pas un roman policier classique. Pour qu’il vous accorde ses grâces, il est impératif de respecter trois règles : d’abord, la constance du ton et de l’ambiance ; ensuite, la patte différentielle de l’écriture ; enfin, et non des moindres, l’originalité exclusive de la « solution » : il convient d’aller au-delà des normes du suspens ! Bref, le démarquage est essentiel, l’auteur doit conquérir son terrain, le cultiver, le personnaliser, ou, si vous préférez, éviter de faire « Ã  la manière de… ». Mister Conscience m’a paru répondre à ces critères, c’est pourquoi je lui ai accordé ma confiance. Et qu’il m’en a remercié avec le prix LGM/LIRE 2007.

Dans ce contexte créatif, puisqu’on ne parle bien que de ce que l’on connaît bien, j’ai donc mis mes acquis à contribution. Pour avoir vécu en Flandres et reçu une éducation flamande (attention, si je suis né à Ixelles, je suis Français), je me suis servi de mes souvenirs (et de mes récents voyages) pour bâtir Mister Conscience. Pour avoir habité pendant dix-neuf ans sur la Butte Montmartre, j’en ai fait de même pour Natures Mortes. Pour m’être occupé d’une fondation importante dont l’objet était le mécénat artistique, j’ai puisé dans mon expérience et ma modeste culture pour évoquer les milieux des beaux-arts. Pour être passionné par le sujet depuis l’enfance, il m’a été facile de décrire les chefs-d’œuvre que mes personnages côtoient. Pour avoir travaillé pendant 21 ans dans l’analytique (chimie électronique, eg, chromatographie, spectrométrie, etc.), l’électronique médicale, le test et la mesure, l’informatique et autres disciplines scientifiques, je n’ai eu aucune peine à nourrir mes récits des techniques employées dans les enquêtes de la police… mais avec parcimonie, c’est-à-dire en utilisant le mot juste et éclairé, sinon c’eût été barbant. Pour avoir suivi de nombreux cours de psychologie – obligatoires pour les managers des boîtes américaines, ce que j’étais, -, j’ai eu accès à la science du mental où j’ai tiré mes sources. Pour être passé chez les pères dans ma jeunesse (en tant que pensionnaire !), j’ai reçu un enseignement théologique ouvert à toutes les religions, leçons qui m’ont permis de peaufiner mes sujets. Entre autres scoops, sachez que j’ai eu l’honneur de fréquenter le père Dugast, grand exorciste de l’évêché de Paris, qui m’a beaucoup plus parlé de Freud que du diable. Enfin, pour être fou fana d’Histoire (j’ai obtenu le prix Océanes avec Les Croix de Paille), il va de soi que je pèse l’importance du passé pour comprendre mon époque et envisager l’avenir. C’est aussi, entre parenthèses, le socle du marketing, forme centripète du besoin. Voilà pourquoi cette gymnastique intellectuelle se retrouve dans mes récits : « avant » et « pendant » me servent à anticiper « après ».

Mais ce concret, auquel s’ajoutent mes recherches pour l’épaissir avec un soupçon d’intelligence, notamment en criminalistique, ne sert qu’à édifier une fiction surprenante ! Et là, l’esprit vagabonde. Pour ma part, je l’ai dit plus haut, il est uniquement réceptif. Alors, ce qu’il reçoit, est-il la simple conséquence des données qu’il a engrangées pendant des décennies ? Fort probable ! Le fait est que les intrigues de mes thrillers balancent entre mysticisme et rationnel. Il y a comme qui dirait du vécu de l’auteur dans mes récits, un mélange perpétuel de paranormal et de science dans un climat pesant. Dès qu’un fait est expliqué, en surgit un nouveau plus étrange que le précédent, lequel s’imbrique dans une histoire parallèle, et ainsi de suite, jusqu’à la fin où toutes se rejoignent, et où, effectivement, elles n’ont pas une, mais deux chutes : la première bétonnée, réaliste, conforme aux éléments de l’enquête ; la seconde plus… à l’appréciation du lecteur qui devient alors un acteur de l’histoire. Et c’est cette construction qui est « mon territoire exclusif ». Elle n’est pas un défi lancé au genre, elle est mon label, ma manière de surprendre.

Le titre de votre nouveau thriller, Natures mortes, publié en novembre 2007, ne cache-t-il pas un jeu de mots ?

Bien sûr, Natures Mortes contient un double sens. L’un désigne un genre pictural, l’autre la nature humaine dont la seule issue est la mort, fin considérée comme une simple frontière par Joachim Debbas, et non une impasse. Et c’est parce qu’il est convaincu qu’au-delà de ses limites l’art peut y trouver des nouvelles formes d’expression qu’il devient fou, au point d’aller les chercher dans le regard des agonisants.

N’est-ce pas folie que de vouloir réunir en un spectacle la mort et l’art ?

Cette folie, si folie il y a, n’est pas nouvelle, mon personnage n’invente rien. Je cite, par exemple, les écorchés de Honoré Fragonard qui a fait de la mort un spectacle, un art digne d’intérêt puisque certaines de ses « pièces » - des cadavres- sont exposées dans des musées nationaux.

Vous citez Gunther von Hagens, inventeur des « plastinats ». N’évoquez-vous pas un nouvel expressionnisme né à Berlin qui sublime l’angoisse et la douleur ? Ce courant de la création artistique est-il très actif ?

Le professeur von Hagens n’est guère plus que le successeur d’Honoré Fragonard. Ses plastinats sont vus par des dizaines de millions de visiteurs qui payent leur entrée. Et des centaines de personnes partagent ses conceptions de l’Art et de la Mort puisqu’elles sont volontaires pour lui servir de modèle après leur dernier souffle. La Mort, depuis longtemps, fait donc Ecole, fascine, captive. Dans ce roman, je cite maints artistes qui, depuis le Moyen Age, ont été tentés par elle. Liste peu exhaustive ; sans aller jusqu’à l’Antiquité, plus proche de nous j’aurais pu y ajouter Gustave Doré avec son monumental tableau –visible à Brou – Virgile conduisant Dante aux Enfers. Quant au Nouvel Expressionnisme, il est déjà dépassé dans sa recherche de l’expression de l’angoisse. Avez-vous remarqué la 1ère de couverture ? Elle est de Goin, de l’Ecole Alchimique de Salamandre, une Å“uvre choisie parmi les 2700 de la Demeure du Chaos. Thierry Ehrmann, son fondateur et président de l’Artprice, me l’a offerte. En échange, je lui ai fait cadeau des dernières pages blanches de Natures Mortes où il défend sa philosophie…

L’histoire, dans Natures Mortes, se déroule essentiellement sur La Butte Montmartre. Vous évoquez un milieu riche en créations artistiques : « Les génies de toutes les nations s’y rassemblent. » La Butte est-elle toujours le lieu où se développe une fièvre créatrice ? Ne vit-elle pas sur une réputation, sur des acquis ?

Ah ! La Butte Montmartre… Je ne sais pas si ce lieu est toujours une place forte de l’art. En revanche, je peux vous assurer qu’elle abrite toujours de nombreux ateliers d’artistes. Et si j’y ai mis beaucoup de personnages de nationalité libanaise, c’est tout simplement en souvenir d’un artiste libanais que j’y ai connu quand j’y habitais. Et qui m’a sensibilisé aux drames de son pays.

Vous avez publié, en 2006, Mister Conscience, un livre dont l’action se déroule à Bruges, quelques jours avant la grande procession du Saint-Sang. Vous la présentez comme un pic de l’animation de la ville. Est-ce le cas ?

Oui, la procession du Saint-Sang attire toujours autant les foules. En 2007, outre les Brugeois, 35.000 pèlerins sont venus de tous les horizons pour y assister.

Vous décrivez la méthode d’investigation de Philippe, le héros de Mister Conscience : faire le vide, revivre le scénario… N’est-ce pas une méthode de « Profileur » ?

Philippe Daysvat ne se comporte pas comme un profiler. Un profiler ne se fie pas à son instinct, il analyse des éléments et les réunit à des fins d’explication logique. Philippe, lui, essaye d’imaginer les phases d’un événement. Méthode dite empirique.

Vous intercalez dans votre histoire « les chroniques d’Eddie Flahaut » du nom d’un de vos personnages journaliste. Est- pour une « respiration » ou la façon élégante d’introduire des données nouvelles pour mieux nourrir l’intrigue ?

Les chroniques d’Eddie Flahaut, me servent à renforcer l’intrigue. C’est la caution intellectuelle, puisque cimentée par l’Histoire, des faits étranges qui se déroulent dans le livre. En clair, je lance un message à travers lui : « Vous voyez, c’est dans les textes, je n’ai rien inventé ; la réalité dépasse la fiction ! »

Par exemple, vous faites dire : « â€¦les assureurs sont ravis. Ils se fichent de la victime mais pas du sort des tableaux. » N’est-ce pas faire preuve d’un pragmatisme confondant ?

La phrase sur les assureurs n’est que de l’humour acide. En équitation, quand un cavalier tombe de sa monture, on demande si le cheval n’a rien. C’est de la même veine.

Parallèlement à vos thrillers, vous continuez à raconter les enquêtes de SÅ“ur Blandine, une ex-flic devenue religieuse. Est-ce un personnage de fiction ou l’avez-vous bâti à partir de personnes existantes ?

Blandine est presque un personnage de fiction… Elle m’a été inspirée par une jeune sœur de la Charité qui allait à la messe en chantant Brassens. Un déclic. Je cherchais un personnage central, solide, amusant, dont le métier lui permettrait d’entrer partout… et je l’avais soudain devant moi. La conclusion est surprenante, puisque j’ai rencontré par la suite, en chair et en os, une sœur de la Charité, nommée sœur Blandine, lyonnaise, ex-membre des services de police. Cela ne s’invente pas. Je ne peux pas en dire plus, elle m’en voudrait. Ce qui est sûr, c’est que je ne pouvais pas la prénommer autrement puisque les deux sont Lyonnaises (rire de l’auteur).

Vous passez d’une tonalité assez humoristique, (bien qu’il y ait des crimes) avec les aventures de sÅ“ur Blandine, à celle d’histoires fortes et terribles comme Mister Conscience et Natures Mortes. Est-ce un exercice commode ?

Passer d’un Blandine à un thriller est un exercice follement passionnant. De même que de renouveler le « personnel » : prendre toujours les mêmes personnages conduit à l’encroûtement ou à la facilité ( Cf ce que j’ai déclaré plus haut sur les compositeurs). Le principal est que j’y trouve du plaisir, il n’y a qu’ainsi que je sais que je vais en donner.

Peut-on avoir, d’ores et déjà, une idée de ce que vous nous préparez comme prochaine intrigue ?

Ce qui ne sera pas toujours le cas… J’ai achevé un roman qui se passe dans le Nord et j’ai démarré une série dont le cadre est… La Butte Montmartre (l’assassin revient toujours sur le lieu de son crime).


Bibliosurf.com 9 rue Eugène Gibez 75015 Paris. Tel 09 61 25 97 52. contact