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envoyer par mail à un amipublié en mai 2003 sur mauvaisgenres.com
Permettez-moi de commettre l’erreur de confondre l’auteur et la
narratrice. N’y-a-t-il pas beaucoup de Maïté dans Lisa ?
Mes proches sont au contraire choqués par la différence entre moi et mon personnage. C’est presque s’ils ne me disent pas « Mais enfin, comment TOI tu peux écrire des choses comme ça ? ». Ils pensent aussi que s’il y a un personnage qui me ressemble, c’est le grand frère de Lisa, André.
Mais la question m’intéresse parce que j’aime beaucoup les autoportraits, les exercices d’identification ou d’autobiographie. En peinture et en photo, j’aime bien les autoportraits d’Elisabeth Vigée Lebrun, Rembrandt, Elliott Erwitt. En littérature, je ne peux pas dire que je sois touchée par les livres d’Annie Ernaux, Camille Laurens ou Christine Angot, mais je les trouve beaux, intelligents, intéressants. Leur défi, c’est de dire la vérité et en même temps d’en faire une création littéraire. La tentative m’intrigue. J’aime beaucoup certains essais autobiographiques de Jérôme Garcin. Il essaie de trouver le ton juste, un regard et une écriture qui soient clairs, rigoureux. En même temps, chez lui, la tentative se double souvent d’un exercice d’admiration (envers son père, sa femme, des chevaux, des cavaliers). Il se sert de l’autobiographie comme d’un support pour parler des autres. J’aime bien sa pudeur, on sent qu’il ne dit pas tout, qu’il a fait des choix, j’aime bien ce qui reste de non dit. Et puis il y a les autobiographies romancées, comme les souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol, que j’ai adorés. Le passage où il lève vers le ciel « dans ses petits poings sanglants la gloire de son père », moi ça me fait toujours frissonner.
J’ai livré tous ces noms en vrac parce que ce sont des écrivains que je lis avec plaisir, dans le cas de Garcin et Pagnol avec émotion aussi. Mais celui qui m’intéresse le plus dans le genre, c’est Pascal Dessaint. Parce qu’avec la série des Emile, La Vie n’est pas une punition, A trop courber l’échine, On y va tout droit, il a inventé un personnage fictif mais en même temps il joue avec nous. C’est raconté à la première personne, et même si on ne connaît rien de la vie de l’auteur, il suffit d’un quatrième de couverture pour comprendre qu’il a à peu près l’âge d’Emile et comme son héros, il vit à Toulouse. On se pose forcément la question de savoir ce qu’il y a de Dessaint dans Emile. En plus, à partir du deuxième tome, Emile devient écrivain. Je suppose que Dessaint doit dire ce que tout le monde dirait dans ces cas là, « Ce n’est pas tout à fait moi… », « Mes proches vous diraient que… », etc.
A la limite, peu importe la réponse, c’est un jeu de complicité avec l’auteur. Dans On y va tout droit, Emile perd son chien Tati, un chien très particulier puisqu’il bouffe les murs, les plinthes, décroche les lattes des parquets, vole le lapin cadenassé dans le frigo, et ressemble moins à un chien qu’à un hippopotame. En plus, Tati est censé parler. Finalement, il est kidnappé, et Emile part à sa recherche pendant la durée du livre. Au bout d’un moment, je me suis dit qu’Emile et Tati, c’était comme docteur Jekyll et mister Hyde. Il y en a un qui n’existe pas, qui est une projection mentale et un double physique de l’autre. Donc Tati n’existe pas. Ou plutôt, Tati, c’est Emile, et Emile…c’est Dessaint ?
Et puis finalement, sans rien révéler à ceux qui ne l’ont pas lu, ce n’est pas le choix qu’a fait l’auteur. Non ce n’est pas Emile qui a imaginé, inventé Tati, non ce n’est pas Emile qui dévore le parquet et vole le lapin. Tati « existe ».
Je crois qu’un écrivain, il est dans ses choix. Dessaint n’est peut-être dans Emile, ou pas tant que ça, mais il est dans le choix de ses titres, de ses dernières phrases, du rythme d’un paragraphe, de ses sujets, ses personnages, ses animaux, etc.
Tout ça pour dire que Lisa ne me ressemble pas vraiment, et il suffit en général
de me rencontrer pour s’en rendre compte, mais Fantômes me ressemble, oui. C’est
vraiment un portrait de moi à 28 ans.
Plus généralement, quelles sont vos sources d’inspiration ? Vos
proches, vos lectures ?
Les sources d’inspiration…Vous ne pouvez pas le savoir parce que je
n’ai qu’un roman publié, mais dans tous ceux que j’ai écrits avant Fantômes et
depuis, je parle toujours d’exil, d’abandon, d’indépendance et de dépendance.
Pourquoi ? Je n’en sais rien. Quand je lis le journal, je vois plein de sujets
qui m’intéressent, m’intriguent, me passionnent, dont beaucoup feraient de très
bons romans. Je dis toujours aussi que la période de la colonisation et la
guerre d’Algérie sont des mines d’histoires à raconter, toutes plus
passionnantes, plus émouvantes les unes que les autres. Pourquoi j’ai choisi
d’en raconter un tout petit bout et seulement celui là, je ne sais pas. Pourquoi
une histoire nous obsède, je ne sais pas.
Il y a quinze jours, j’ai lu presque coup sur coup Haka de Caryl Férey, puis Gone baby gone et Prayers for rain de Dennis Lehane. J’ai adoré ces livres, je les ai dévorés, j’ai été très impressionnée. Mais ça aurait pu n’être « que » des supers moments de lecture, le genre où on s’enthousiasme, on le recommande à ses amis et puis la vie continue, il y a plein d’autres livres à lire. Mais quinze jours plus tard, ces livres continuent à m’obséder, ça me prend la tête, et finalement, je les ai relus, j’ai noté leur plan chapitre par chapitre, et je les ai affichés au dessus de mon ordinateur. Pour l’instant, j’ai toutes ces pages devant le nez. Et je ne sais toujours pas pourquoi. C’est un peu comme le personnage de Rencontres du troisième type qui se met à creuser un monticule dans ses mashed potatoes sans savoir pourquoi. Et puis à la fin du film, il comprend enfin où son obsession le menait. Pour l’instant, j’en suis au stade mashed potatoes.
Quel est votre rapport à l’Algérie, au monde des Pieds-noirs ?
Malheureusement, je ne connais pas l’Algérie. Mais ça fait partie
des voyages que je ferai un jour. J’adore ce passage dans De l’autre côté de la
mer de Dominique Cabrera, où un homme promène sa mère dans un cimetière à Alger.
Ca se passe dans les années 1990, ils sont blancs, à l’accent on devine qu’ils
sont pieds noirs et si je me souviens bien, elle est aveugle, et c’est à lui de
décrire ce qu’il voit. Je crois que c’est un peu abîmé, à l’abandon, pas en très
bon état, et il dit « C’est comme avant, Maman, rien n’a changé ». Je trouve ça
tellement émouvant et rigolo à la fois, j’adore quand on a la déchirure d’une
émotion et celle du rire en même temps.
Comment vous êtes-vous documentée ?
J’ai lu une dizaine de livres, ce qui est très peu pour un sujet
pareil. Mais j’avais une idée de mon intrigue. J’ai vérifié que je n’allais pas
inventer n’importe quoi et raconter des bêtises. J’ai aussi trouvé quelques
idées, comme celle du bon pour opération ponctuelle, et j’ai arrêté. Je ne
voulais pas charger mon histoire de tout un tas de détails passionnants mais qui
n’avait rien à voir avec elle.
On peut inscrire votre travail dans un vaste courant de littérature
noire et policière qui porte sur l’Algérie. Si Meurtre pour mémoire de Didier
Daeninckx a révélé au grand public les atrocités du 17 octobre 1961, Lakhdar
Belaïd tient un discours ouvert et croit à une réconciliation possible entre
fils d’immigrés et fils de Harkis. Fantômes serait la part relative de la
vérité, version Pieds-noirs. Quelle est votre position sur l’OAS, la torture ?
Ma position sur la torture ? ! Parce qu’il y en a plusieurs ? Ma
position sur la torture c’est que c’est une atrocité. Je pense comme mon
personnage de Fantômes, Philippe Clément : rien ne la justifie.
Maintenant, est-ce que j’ai pris du plaisir à écrire des opinions qui ne sont
pas les miennes ? Oui, oh que oui ! Plus j’écris, et plus je comprends les
acteurs qui aiment les rôles de composition. J’ai pris énormément de plaisir à
écrire la scène où on voit le « Méchant » pour la première fois, sans savoir que
c’est lui. A ce moment là, c’est juste un bel homme qui drague à la
méditerranéenne, il parle bien, il a de bonnes histoires à raconter, il est
charmant, il raconte son adolescence à Alger et on a l’impression d’y être. Pour
des tas de raisons, ce personnage est à l’opposé de moi. Et c’est peut-être
grâce à cette différence que je me suis sentie tellement libre et tellement bien
en l’inventant.
Venons-en à l’écriture. Il y a un ton, un style Maïté Bernard, une
écriture qui « pulse ». Comment travaillez-vous ?
Tous les jours, tout le temps, mais ça ne veut pas dire que je sois
contente de ce que j’écris. La partie que j’aime le moins, c’est celle où
j’essaie d’inventer mon histoire, le déroulé de l’intrigue. J’ai toujours l’impression de manquer de rigueur. Ce n’est pas faute de bonne volonté mais je vais finir par penser que faire un plan n’est pas dans ma nature.
Après, il y a 2-3-4 mois d’écriture pour arriver de la page 1 à la page 150.
Et après…c’est du gâteau. C’est tout ce que j’aime. Je n’ai plus cette peur de ne pas arriver au bout de mon histoire, de lâcher en route. Et j’ai juste l’énorme plaisir, l’énorme bonheur de « corriger », revoir le rythme d’un paragraphe, d’un dialogue, d’une phrase, je relis à voix haute pour voir si ça sonne juste, si je préfère une virgule, un point, tel ou tel mot, je me régale. Ce n’est sûrement pas la période la plus excitante à raconter mais c’est de loin celle qui me passionne le plus.
C’est à ça que je pensais quand je disais tout à l’heure qu’un écrivain est moins dans tel ou tel personnage que dans ses choix. Pascal Dessaint par exemple parle tout le temps de faute, de responsabilité, de culpabilité. Il est dans le choix de ses sujets. Mais c’est aussi un styliste, et il est dans le choix du rythme qu’il donne à ses phrases. J’adore sa manière d’utiliser la négation par exemple, comme dans « Laura avait cette démente obstination, Tiziana me rappelait que ce n’était pas ce qui m’avait le plus déplu en elle ». J’adore cette phrase, elle me fait rire, j’adore cette manière alambiquée de dire « sa folie me plaisait ». Seulement voilà, si le narrateur dit « sa folie me plaisait », ce n’est plus le même. Tout de suite c’est quelqu’un de beaucoup plus simple, il n’a pas de mystère, pas de danger. Avec le choix de l’adjectif « démente » au lieu de « folle », puis cette fin de phrase retournée comme une coquille d’escargot, non seulement on parle de folie mais on la sent.
Il y a une autre phrase de Dessaint qui m’a toujours plu. « Peut-être Sabine lui
parlerait de ce coup de fil anonyme, et peut-être, s’il en avait le courage, du
moins l’espérait-il, il lui dirait que la haine après l’amour se réduit parfois
à un balbutiement, un hoquet, un souffle ou un silence ». On peut être frappé
par ce qu’il dit, on peut trouver ça cruel, beau, juste, tout à la fois. Mais
c’est aussi une phrase qui a un beau rythme. Moi, elle me frappe, parce que
quand j’écris, si je fais des répétitions, j’ai tendance à finir sur trois mots.
Lui, il finit sur quatre. Vous me direz que tout ça n’intéresse que moi...et
vous avez raison. Il y a des gens, c’est tel riff de guitare qui les passionne,
ou tel souffle sur telle variation de tel standard de jazz. Moi c’est « Wow
c’est beau, comment il a fait ?, il y a combien de virgules ?, il les met où ?,
combien de répétitions de la lettre « l » ? », etc.
Finalement, dans cette série noire, il y a une famille très
nombreuse de personnages. Avez-vous compliqué l’intrigue pour jouer avec le
lecteur ? L’utilisation de pseudos, est-ce une manière de mettre en scène un
éventuel problème d’identité des pieds-noirs ?
…euh…je crois que j’ai un peu trop compliqué. Je voudrais bien vous
dire quelque chose de très intelligent sur « un éventuel problème d’identité des
pieds-noirs » mais...Le jour où Patrick Raynal m’a reçue pour me dire qu’il
allait publier Fantômes, il m’a dit, comme vous, comme plein de lecteurs, que
l’intrigue était un peu compliquée, mais que « C’est souvent comme ça avec les
premiers romans ».
Que dire ? Je n’ai pas oublié cette remarque. J’essaierai de faire moins emberlificoté la prochaine fois.
Lisa est tour à tour femme fatale, femme en colère, femme enfant… On
sent que vous avez voulu jouer avec les codes du genre, les clichés véhiculés
par le roman policier des années 50/60. Où est-ce une impression trompeuse ?
Lisa, c’est la femme fatale catastrophe ! Physiquement, on peut
imaginer une belle pulpeuse, comme les italiennes de cinéma qui nous font rêver.
Mais émotionnellement, au début du roman, c’est une petite fille qui a été très
gâtée par la vie. Elle a eu des chagrins. Mais ce qui lui arrive dans Fantômes,
c’est le premier drame de sa vie. Alors elle réagit avec ses « armes » de «
femme fatale », mais aussi avec ses maladresses de petite fille jusqu’ici
protégée.
J’ai écrit d’autres romans noirs avec différentes variations sur la femme fatale. En général, ce sont des femmes fatales qui ne se rendent pas compte qu’elles le sont. Ce qui ne les rend pas moins dangereuses. Une de mes femmes fatales préférées, c’est Jessica Rabbit, la femme du lapin Roger Rabbit, celle avec la voix de Kathleen Turner qui dit « Je n’y peux rien, j’ai été dessinée comme ça ».
P 42, on lit : « J’ai toujours détesté les timides. Ce sont les gens
les plus agressifs, les plus indiscrets et les plus dangereux que je connaisse
». Vous ne faites pas dans la dentelle ?
En voilà une bonne question ! Et inédite. Je vous renvoie à ce que je disais auparavant. C’est agréable de pouvoir jouer plusieurs rôles, de pouvoir dire des choses qui sont exactement le contraire de ce qu’on pense...ou qui sont exactement ce qu’on pense et qu’on ne dira jamais.
Quels sont vos projets ?
A part écrire tous les jours ? Mon projet c’est de comprendre
pourquoi je suis obsédée par le livre de Caryl Férey et ceux de Lehane ! Non,
plus sérieusement, j’ai trois romans terminés, ils sont tous en lecture chez des
amis, j’attends leur « verdict », disons plutôt leur compte rendu pour essayer
d’y voir un peu plus clair, essayer de comprendre où je veux aller. Voilà, c’est
ça mes projets. Y voir plus clair. Comprendre ce que j’ai essayé d’écrire depuis deux ans et y arriver.