On a le sentiment, à la lecture d’Ombre et de Lumière, que Elder est moins immergé que Resnick dans des sujets sociaux.
Il est vrai que d’Ombre et de Lumière, comme les deux précédents romans avec Frank Elder, se préoccupent plus des personnages pris dans l’histoire du thriller que de décrire le milieu social en détail. Les romans avec Resnick, en se concentrant sur une ville typiquement anglaise, tournaient plus autour du cadre social économique dans lequel les personnages vivaient et agissaient, tout en ayant été influencés par de nombreux romans européens et américains de procédures policières, ils doivent plus à la tradition de documentaire social qui a constituée une part importante de la culture britannique à partir des années 40 et jusqu’aux années 50 et 60.
La fille d’Elder a moins d’importance dans ce livre-ci que dans les précédents. Est-elle tirée d’affaire ?
Je crois qu’elle est plus ou moins tirée d’affaire, oui, pour le moment en tout cas. J’ai développé la relation entre Elder et sa fille aussi loin qu’elle peut aller de manière utile, et ainsi j’ai privilégié d’autres personnages.
L’un des protagonistes du livre est un expert en photographie. Dans un précédent roman, la peinture américaine des fifties était très présente. Vous êtes amateur d’Art ? Votre épouse, Sarah Boiling, vous influence-telle sur ces sujets ?
Il est vrai que Sarah a une licence d’Histoire de l’Art et qu’elle a travaillé dans un nombre d’institutions à différents postes, et que nous passons beaucoup de temps à regarder et à discuter d’art ensemble. Mais je m’intéresse particulièrement à la peinture américaine depuis longtemps, surtout l’expressionisme abstraite, et l’une des impulsions derrière le roman (Couleur franche) a été le tableau de l’Américaine Joan Mitchell, qui a bien sûr vécu de nombreuses années en France. Je m’intéresse également depuis longtemps à la photographie, et j’aime qui mes intérêts, qu’ils soient en matière d’art, musique ou cinéma, trouvent leur place dans mes romans s’ils ajoutent un petit quelque chose de plus pour moi en tant qu’auteur...
Resnick n’arrivait pas à conserver ses femmes et Elder n’ose pas reprendre son ex. Le flic anglais est-il un solitaire ?
Les statistiques montrent que beaucoup de mariages chez les flics finissent par des divorces. Mais il est également vrai que le flic solitaire devient un peu un cliché, donc dans le roman qui suit d’Ombre et de Lumière, (Gone to Ground) j’ai décrit exprès un Detective Inspector, Will Grayson, qui est marié et heureux de l’être à sa femme Lorraine avec deux jeunes enfants Jaje et Susie. Lui et la Detective Sergeant Helen Walker avec qui il travaille, apparaissent également dans le roman que j’écris en ce moment et qui a pour titre provisoire Almost Grown, comme dans la chanson de Chuck Berry.
Elder n’est plus vraiment un flic mais s’apparente à une sorte de détective privé. Donc, un homme qui n’applique pas une politique d’état. Que pensez-vous de tous ces flics que le roman noir, américain et anglais, transforme en héros ?
On peut débattre quant au niveau de responsabilité des officiers de police en faisant respecter la politique de l’Etat. Je crois qu’on pourrait affirmer que les officiers responsables de leur organisation policière sont effectivement responsables de la mise en application de ces politiques, mais pour l’officier plus bas dans la hiérarchie ou le flic de la rue, les officiers de police s’occupent de criminels et de comportement criminel loin des décisions politiques, même si ces décisions influent sur la manière dont on leur permet de faire leur travail et — point important — les niveaux et types de punition infligée.
Mais vous avez raison. Elder fonctionne plus comme un détective privé. C’était pour me donner la liberté de le déplacer d’une région à une autre et de me concentrer sur lui en tant qu’individu et moins sur la procédure policière inhérente à une organisation.
Vous avez publié deux belles anthologies, Bleu Noir et Demain ce seront des hommes, mais tous les auteurs sont de langue anglaise. Pourquoi ?
Pour Bleu Noir et Demain ce seront des hommes, j’ai choisi des écrivains dont je connais le mieux le travail et avec qui, pour la plupart, j’ai une bonne relation. Malheureusement, je parle mal le français, et ce n’est que récemment qu’un nombre d’écrivains français et européens ont été disponibles en anglais, ainsi, si j’ai eu la chance de connaître et d’admirer un bon nombre d’écrivains non anglophones en tant que personnes, je suis resté lamentablement ignorant de leur écriture pendant trop longtemps. Aussi, j’était dissuadé par le fait d’avoir à engager des traductions. Mais à présent, l’anthologie Paris Noir de Maxim Jakobowski, où j’ai le plaisir de trouver une de mes nouvelles parmi celles d’écrivains britanniques, américains et français, m’a montré que c’est possible !
Vous êtes un grand amateur de jazz mais depuis la retraite de Resnick, le jazz est absent de vos livres. Avez-vous des projets de livre lié à cette musique ?
Je pensais que c’était trop de donner une place importante au jazz dans les romans avec Elder comme c’était le cas dans les romans avec Resnick. Mais il y a beaucoup de jazz dans Couleur franche, et un chapitre consacré à la merveilleuse Beth Orton, pas jazz, mais alors ? D’Ombre et de Lumière. Mon dernier roman publié en Angleterre, Cold in Hand, est un nouveau roman avec Resnick, le premier en dix ans, et c’est plein de jazz !
Que devient votre maison d’édition Slow Dancer Press ? Pensez-vous vous produire sur scène en France avec le groupe de jazz qui vous accompagne sur disque ?
Cette maison d’édition a cessé ses publications il y a une dizaine d’années quand, au bout de presque vingt ans, je me suis retrouvé à court d’argent et d’énergie. J’aimerais beaucoup me produire en France, lire mes poèmes et extraits de romans avec le groupe de jazz Second Natur, mais de telles aventures coûtent cher et sont difficiles à organiser.