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Interview de Jean d’Aillon

par Serge Perraud
Mise en ligne le Janvier 2007 | 1608 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Lorsqu’un économiste, doublé d’un scientifique, se penche sur l’Histoire, ses soubresauts et ses énigmes, avec l’intention d’en faire un roman à suspense, il conçoit une intrigue forte menée avec rigueur et méthode, mais laisse une place importante pour évoquer la structuration sociale et technique de l’époque retenue.

Auteur, à ce jour, de plus de quinze romans regroupés sous l’appellation : Les Mystères de Provence, Jean d’Aillon approche l’Histoire avec des affaires encore mystérieuses, encore inexpliquées et par la vie quotidienne des différentes couches sociales, des plus « grands » aux plus « humbles ».

Grâce au bouche à oreille, les livres de Jean d’Aillon connaissent une diffusion de moins en moins confidentielle. Avec les Editions du Masque qui entreprennent la publication de ceux-ci dans la collection Labyrinthes, c’est à une couverture nationale qu’ils accèdent. Et ce n’est que mérite !

Rencontre avec un auteur accompli et son œuvre par Serge Perraud

 



Comment peut-on définir vos romans : romans policiers historiques ? Romans policiers ? Romans criminels ? Romans historiques à énigme ?

Vous venez de répondre car toutes ces définitions sont vraies ! Mais si je devais choisir, je dirais romans historiques à énigme.

Quel est le point de départ de vos intrigues ? Est-ce un fait qui vous semble intéressant à approfondir ou, à partir du héros que vous voulez mettre en scène, recherchez-vous des histoires auxquelles il aurait pu être mêlé ?


C’est un peu tout, et parfois le point de départ n’est que le désir d’écrire une histoire à une époque donnée. Ainsi, le denier livre publié : Juliette et les Cézanne est un « thriller » durant la Résistance (1944) en France uniquement parce que j’avais envie d’écrire sur cette période. Il en a été de même pour le roman L’archiprêtre et la cité des Tours qui se situe durant la guerre de cent ans.

Mais en règle générale, et c’est surtout vrai pour les deux séries où apparaissent des personnages rémanents, celle autour de Louis Fronsac, au 17 e siècle, et celle mettant en scène le brigand Trois-Sueurs, au 18e, le point de départ est un fait historique, un lieu, ou un personnage. Prenons un exemple. Récemment j’ai écrit une nouvelle sur le cardinal de Retz (à paraître dans Modes et Travaux). Cela faisait longtemps que je voulais l’introduire dans les aventures de Fronsac, mais il me fallait un mystère, une énigme autour de lui à l’époque où il n’était que coadjuteur. Je l’ai trouvé en lisant plusieurs biographies de Paul de Gondi. C’est un tout petit mystère, mais il donne un bon argument à l’histoire qui est aussi un prétexte à parler du Cloître, ce quartier réservé autour de Notre-dame, et de basile Fouquet (frère du Surintendant Nicolas Fouquet), qui deviendra un des espions de Mazarin. De la même façon, je souhaitais écrire une enquête qui se situerait dans l’enclos du Temple. Cette partie de Paris qui a complètement disparue. Qui dit Temple dit templiers, trésor caché, malédiction, énigmes et codes secrets… donc à priori une histoire intéressante ! Mais je savais aussi que Roger Bussy-Rabutin, cousin de la marquise de Sévigné, vivait dans cet enclos et avait été mêlé à une étrange affaire d’enlèvement de la duchesse de Miramion. À partir de ces deux faits, j’ai commencé à écrire un roman, dont le titre est le Secret de l’enclos du Temple, qui permettra de comprendre pourquoi Bussy Rabutin a enlevé cette femme et comment Fronsac est intervenu en 1649 pour mettre fin à la Fronde parlementaire ! Bien sûr, c’est lui qui résoudra à la fois l’énigme du trésor du Temple et les problèmes de Bussy-Rabutin !

Comment choisissez-vous vos héros ?

Héros principaux ou héros secondaires ? Et dans les héros classe-t-on les «  méchants » ?

Pour ce qui est des héros principaux, j’en ai une panoplie pour plusieurs années ! Les héros secondaires sont en général des personnes ayant existés découvertes au fils de lectures de biographies ou de mémoires d’époques. Je m’attache surtout à des personnes peu connues du grand public – surtout pour les « méchants » – comme le marquis de Fontrailles, dont on a les mémoires, Basile Fouquet, frère du Surintendant des Finances ou encore Joachim d’Alencé, espion au service des Louvois qui apparaît dans Le captif au masque de Fer (non publié à ce jour). Mais je n’oublie pas les femmes, avec des personnes intéressantes comme la Belle-Gueuse (mademoiselle de Chémerault, l’espionne de Richelieu) ou Grace Elliot, espionne anglaise dont les mémoires ont fait l’objet d’un film (l’Anglaise et le duc) qui apparaît dans Le duc d’Otrante et les compagnons du soleil.

Vous abordez nombre d’affaires mystérieuses qui ont été des secrets d’état. Comment en avez-vous connaissance ?

Par les livres ! En général, je n’étais pas présent à ces différentes époques  ! J’utilise beaucoup de mémoires d’époque, par exemple sur les 17 et 18e siècles, on en a énormément, et au fil des lectures, on peut découvrir quantité de petits mystères inexpliqués ! Au-delà, il y a bien sûr les biographies, récentes ou anciennes. Ces dernières étant souvent oubliées et s’attachant beaucoup plus à l’anecdote qu’on ne le fait de nos jours.

Vous regroupez tous vos romans sous l’appellation : Les Mystères de Provence. Cependant, nombre des aventures de Louis Fronsac se déroulent essentiellement à Paris ou dans d’autres régions. Pourquoi, alors, Les Mystères de Provence ?


Voila une bonne question. Pour y répondre, il faut revenir à l’origine des éditions du Grand-Châtelet qui publient ces romans en Grand Format. Au départ, a été publié L’énigme du Clos Mazarin. Le livre a plu et on m’en a demandé d’autres. Je me suis rendu compte qu’il y avait un public fidèle pour des romans d’énigme qui se situaient dans l’histoire de la Provence. Cela a donc été un fil conducteur. Un éditeur, tout petit, ne peut survivre que si sa production est parfaitement identifiée par les lecteurs et les libraires. Naturellement, la série a pris le nom des Mystères de Provence. Mais peu a peu, le lectorat s’est étendu. Maintenant, les ventes sont bien supérieures dans le reste de la France qu’en Provence et les romans se situent un peu partout en France (et en Europe !)

Louis Fronsac est le héros d’une série de six romans (ou huit) rééditée dans la collection Labyrinthe. D’où vient-il ? Est-ce un personnage de fiction ? Utilisez-vous une personnalité ayant existé ?

C’est un personnage de fiction. Ancien notaire, habitué des enquêtes notariales principalement de succession, il est anobli et les lecteurs vont le suivre dans son ascension sociale.

Vous vous attachez à décrire la vie quotidienne des principales couches sociales de l’époque où vous situez votre intrigue. Vous citez des chiffres, des détails. Est-ce le fruit de longues recherches ? D’une documentation très fournie ?

Essentiellement de documentation. Je dois posséder deux ou trois cents ouvrages historiques dans un peu tous les domaines : lieux, personnes, vie quotidienne, religieuse, financière…

Vous apportez également, dans la description de la vie quotidienne, une vision économique. Par exemple, vous expliquez le mode de distribution de l’eau dans Paris et concluez que l’eau coûtait trop cher pour être utilisée au lavage du corps. L’hygiène était-elle pour autant meilleure dans les campagnes ?

L’hygiène était mauvaise à peu près partout, ce qui n’empêchait pas certains d’être propres (la marquise de Rambouillet avait des baignoires et l’eau courante). Il y avait des étuves et des bains publics, on se baignait aussi dans les rivières, à Paris dans la Seine. Madame de Motteville raconte de telles baignades de la Cour ! Mais non seulement on se lavait peu mais on se salissait plus. Lorsque circulant dans une rue, vous receviez un pot de merde de toute une famille sur la tête et que vous ne vous laviez pas, le résultat était forcément désagréable pour vos proches ! Ce manque d’hygiène expliquait bien sûr les grandes épidémies, principalement de peste.


On se plaint, aujourd’hui, de l’insécurité. Cependant la description que vous faites de Paris au temps de Louis Fronsac n’est pas des plus reluisantes  : « Alors que chaque nuit dans Paris, des maisons étaient attaquées et pillées par des bandes de marauds d’une audace infernale qui terrorisaient, torturaient et violentaient… ». Fallait-il donc, pour espérer vivre en paix, une maison « fortifiée » garnie de défenseurs ?

L’insécurité n’a vraiment connu une baisse importante à Paris qu’avec l’arrivée de La Reynie comme lieutenant de police. Pour le reste, ce que je dis est vrai étant entendu que cette insécurité n’était pas que le fait des truands. La violence était partout. Il y avait les laquais, par exemple, les clercs de la basoche, mais aussi les Grands qui s’amusaient parfois à attaquer des maisons et tuer les passants. Ainsi, le duc d’Enghien propose en 1645 à son ami Châtillon d’enlever mademoiselle de Montmorency et, à l’occasion, il tue un des domestiques qui accompagnait la belle ! (ça fera l’objet d’une nouvelle !). On pourrait aussi parler du comte de Charolais qui capturait des filles pour les torturer et qui avait donné ordre à son cocher d’écraser les hommes d’Eglise ou qui tirait au fusil sur les couvreurs des toits de Paris ! (Voir Récit des aventures de Trois-Sueurs). N’oublions pas qu’on a assassiné chez lui le lieutenant criminel de Paris et sa femme en 1665 (Ca fera l’objet d’un prochain roman !)

Enfin, on dispose d’un grand nombre de jugements d’exécutions en place de Grève, avec la description des crimes parfois effroyables des condamnés. Leurs peines étaient d’ailleurs tout autant effroyables !

Quant aux bandes, elles étaient nombreuses et redoutées avec juste raison. Autour de 1720, celle de Cartouche était formée d’un millier d’hommes qui attaquaient les hôtels particuliers ! Charlotte de Gramont, duchesse de Boufflers sera même violée par Cartouche lorsque sa bande attaquera son hôtel place Royale ! (J’ai terminé un roman sur cette affaire, non encore publié !)

Et puis, il y a aussi l’insécurité due aux guerres civiles. Durant la Fronde, quantité de villages, y compris autour de Paris, seront « pillés » moyen élégant de dire qu’on vole toutes les maisons et qu’on viole toutes les femmes ! Quant aux bourgeois parisiens opposants des frondeurs, beaucoup seront massacrés !


Vous décrivez également des règles d’hygiène inexistantes, des situations de vie sommaires. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que la durée de l’existence humaine soit si courte. Comment avez-vous connaissance de tous ces détails ? N’en rajoutez-vous pas pour faire plus romanesque ?

Je n’en rajoute certainement pas, d’ailleurs il suffit d’aller dans certains quartiers populaires des pays pauvres du Sud pour découvrir la façon de vivre en France il y a quelques centaines d’années !

Vous faites des gouvernants, que rencontre Louis Fronsac, des portraits sans complaisance, bien loin d’une image officielle véhiculée dans les livres scolaires. Vous les dites : cynique, cupide, envieux (Colbert), superficielle, frivole, inconsciente (Anne d’Autriche), etc. On peut penser qu’ils étaient ainsi, mais comment dressez-vous leur portrait ?

Pour Colbert, je renvoie à l’ouvrage de D.Dessert, Colbert ou le serpent venimeux, (ed Complexe, 2000). Pour les autres, il existe quantité de biographies et encore plus de mémoires et de récits d’époque.

Vous décrivez Louis XIII ainsi : « â€¦tuberculeux, atrabilaire, neurasthénique, cruel, sournois, dissimulateur, fainéant, avare, jaloux, méfiant… » N’est-ce pas trop pour un seul homme ?

Je crois me souvenir que ces adjectifs ne sont pas de moi, on les trouve (peut-être pas tous ensemble !) dans les différentes biographies de Louis XIII !

Par contre, vous semblez avoir une grande estime pour Guilio Mazarini, qui deviendra Mazarin. Est-ce un personnage plus intègre que les autres ?


Intègre ? Sûrement pas ! Malhonnête, sans doute. Cynique ? Certainement ! Il aurait même déclaré : la foi n’est que pour les marchands et je suis jamais engagé par ma parole ! Mais homme d’Etat ? Oui ! Trois fois oui ! N’oublions pas le traité de Westphalie qui donne à la France ses frontières actuelles !

Mais le plus important n’est pas là. Rappelons quelques faits : voila un homme qui arrive au pouvoir dans une France ruinée par Richelieu et livrée aux factions. En 1642, trois grands complots se succèdent qui ont failli mettre à bas la royauté. Sur ce, Louis XIII meurt, le jeune roi a 5 ans. Le royaume est exsangue. L’ennemi est aux frontières. Les Grands vont prendre le pouvoir et se partager le pays. La régente est une espagnole  ! Cette régente choisit alors Mazarin comme Premier ministre. Les difficultés ne vont pas manquer : la guerre, la Fronde, les complots, la banqueroute, toutes seront surmontées au prix de mensonges, de tricheries ou… de comédies, de sa part. Malgré ça, quinze ans plus tard, à sa mort, Mazarin laisse au jeune Louis XIV le plus puissant royaume d’Europe ! Un pays agrandi, riche, respecté, aux arts et lettres universellement loués. Voila l’œuvre de ce Sicilien haï par les Français qu’a été Mazarin ! Mais il vrai que Louis Fronsac l’a bien aidé, même si les historiens font encore semblant d’ignorer son rôle !

Dans Le Mystère de la Chambre Bleue vous présentez une arme révolutionnaire employée par le sbire principal de Richelieu. Cette arme a-t-elle existé à l’époque ? Si oui, pourquoi, à votre avis, son usage ne s’est-il pas répandu ?

Elle a existé, comme bien d’autres armes extraordinaires que je décris dans d’autres livres. Le musée de Turin présente ainsi des pistolets invraisemblables, dignes de James Bond ! Pourquoi son usage ne s’est-il pas répandu ? Sans doute parce qu’elle était trop fragile, et puis il y a eu le progrès technique, les armes à plusieurs coups et les mécanismes à poudre se sont améliorés. Le couvent des Minimes d’où sortait cette arme faisait aussi des automates, on ignore ce qu’ils sont devenus ! On a le même phénomène avec la machine à calculer de Pascal. Voilà une machine permettant de calculer le montant des impôts, elle aurait dû se répandre, mais elle était trop

coûteuse et trop fragile.

Avez-vous des aventures en réserve pour Louis Fronsac ?

Suffisamment pour quelques années :
La conjecture de Fermat (450 pages) est terminée. Parution en 2006,
En préparation :

– L’homme aux rubans noirs (recueil de six nouvelles)
– Le secret de l’enclos du Temple
– Un roman (sans titre) à la fin de la Fronde et dans le milieu des financiers.
Au-delà, plusieurs projets sur lesquels je rassemble de l’information.

Etes-vous attiré par la généalogie, car vous étudiez toutes les filiations des personnages qui gravitent dans l’entourage de Louis Fronsac ?


Non, je ne suis pas attiré par la généalogie, mais lorsqu’on parle d’un personnage il est important de savoir d’où il vient (et ou il va). De la même façon, j’essai toujours de me procurer des portraits ou des gravures de mes personnages pour savoir à quoi il ressemblait ! Dans le même ordre d’idée, je travaille beaucoup sur les tableaux ou les gravures représentant des scènes du passé, scène de rue, paysage, …

Je pensais que vous limitiez vos écrits au XVIIe siècle. Or, la lecture de votre bibliographie, montre que vous abordez bien d’autres périodes, de la Rome Antique à la Seconde Guerre. Pourquoi ces choix ? A quels coups de cÅ“ur répondez-vous ?

Il n’y a pas de règle. Il existe une petite série avec les mêmes personnages qui se situe au début du premier siècle (Attentat à Aquae Sextiae, la Tarasque, le complot des Sarmates). J’ai un projet en préparation pour poursuivre cette série.

J’ai un autre projet pour une histoire d’espionnage en 1470. le titre provisoire est Le prévôt du roi René. Les guerres de religions devraient aussi donner lieu à une série qui suivrait Nostradamus et le Dragon de Raphaël. Enfin, j’ai l’esquisse d’un roman à notre époque : le fantôme du marquis de Méjanes, qui portera sur la recherche de l’Arche d’Alliance ! Mais pour l’instant, je manque de temps pour mener tout cela à bien !


Vous avez votre propre société d’édition. Comment vont se répartir vos ouvrages entre celle-ci et la collection Labyrinthes des Editions du Masque ?

Ma maison d’édition marche bien, même trop bien et je suis contraint de limiter les ventes aux libraires car incapable de gérer de grosses commandes, et j’en ai de plus en plus ! La publication des poches va me simplifier la vie car je ne rééditerai plus les épuisés. Au-delà, il est possible que j’aie d’autres accords avec des éditeurs nationaux pour les grands formats à venir. Peut-être avec les éditions J.C. Lattes.

À ce jour, combien de romans avez-vous écrits ?

Seize ou dix-sept. Deux sont terminés et ne sont pas encore publiés : La conjecture de Fermat et Le captif du masque de Fer.

J’imagine que vous avez des livres en gestation, en écriture. Peut-on connaître quelques-uns de vos projets ?

Sur Fronsac, il y a trois titres en cours, je vous les ai donnés. Comme les poches marchent bien, il est possible que cette série connaisse le plus de nouveautés dans les années à venir.

La série Trois-Sueurs (trois titres) n’est pas encore prévue en poche bien que le Masque ait une option sur deux titres. Elle sera poursuivie avec sans doute un prochain roman. Enfin, j’envisage une série avec les personnages de Nostradamus et le dragon de Raphaël. Le premier volume devrait être : La quête de Reynière de Sade.
 


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