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Des Manches et la Belle Cocktail Molotov Demain ça ira mieux Tu peux pas rester là Je vais tuer mon papa Nous sommes tous tellement désolés
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Interview de Jean-Paul Nozière

par Paul Maugendre
Mise en ligne le Octobre 2009 | 497 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Dans Cocktail Molotov, comme dans la plupart de vos romans, les personnages sont des torturés de la vie. Par exemple Milius dit Slo, commandant de gendarmerie à la retraite, veuf depuis quelques années, ne voit plus ses deux filles et son fils est emprisonné pour avoir participé à des trafics de drogue. Goran, l’un des protagonistes, parle à ses parents décédés, ça arrive dans la vie, mais ses parents lui répondent, et même le houspille. Pourquoi mettre toujours en scène des personnages, non pas négatifs, mais mal dans leur peau et dans leur tête ? Êtes-vous vous même un torturé de l’écriture ?

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StMalo2007

Je pourrais commencer par une boutade. Il se trouve que la littérature s’intéresse davantage aux personnages qui zigzaguent sur la route plutôt qu’à ceux qui avancent bien droit, sans rencontrer d’obstacles. En fait, les lecteurs qui aiment “ les personnages bien dans leur peau et dans leur tête ” peuvent se nourrir de Paris Match, Gala etc… Dans ces revues, il y a des tonnes de personnages bien bronzés, super-friqués, vivant dans de splendides maisons, avec une pagaille d’histoires de cÅ“ur à étaler et ça finit toujours bien. Ces “ histoires ” se découvrent en trois pages chez le coiffeur, en attendant que la belle shampouineuse vous masse le cuir chevelu.

Plus sérieusement. Mes romans présentent souvent une galerie de personnages que hante la folie parce que je crois qu’elle nous concerne tous, à des degrés divers. Nous avançons tous plus ou moins en marchant au bord du précipice qu’est la vie. Plus ou moins loin du bord.

Certains si près, qu’ils tombent au fond. Pour la plupart, nous réussissons à éviter la chute…à moins que des circonstances nous conduisent à tomber. Et ce que je raconte, ce sont ces circonstances. Qu’est-ce qui nous maintient au loin du précipice ? Qu’est-ce qui nous en approche ? Qu’est-ce qui nous fait chuter ?

Milius, le personnage récurrent du “ Silence des morts ” et de “ Cocktail Molotov ”(Rivages) a pris des coups –beaucoup !- dans sa vie. Ça arrive, non ? Il est flic. Pour l’instant, en dépit de ces coups, il réussit à demeurer au bord du gouffre qui l’aspire. Il le doit à son travail qui consiste à découvrir comment et pourquoi certains sont tombés au point de commettre des crimes. Avant d’être un flic en retraite, il descendait(volontairement ?) la pente. La remontée s’amorce lorsqu’il rencontre Yasmina.

Il se maintient au bord grâce à Yasmina. La beauté fulgurante de cette femme qui, comme lui a eu “ sa part de sang ” et ce qu’il ressent pour elle lui annoncent que rien n’est inéluctable. Ni terminé. Sa vie recommence, avec un horizon plus bleu justement que celui qu’il laisse derrière lui (tiens, qui sait s’il ne va pas être bien dans sa peau et dans sa tête, lui aussi, un jour prochain, et terminer en couleur dans Paris Match ? )

Ces existences laminées qui sont le cÅ“ur de mes romans, je ne les place pas dans un pays exotique, pas dans le passé, pas dans un avenir de science fiction etc…, mais ici, en France, dans ma province (où le poids de l’inexistence peut encore faire sombrer plus vite) et maintenant. Souvent, les auteurs de romans noirs/policiers s’intéressent à la ville. Pas moi. J’essaie de lire ce que j’ai sous les yeux. Et de le raconter aux lecteurs, de leur dire “ et si vous regardiez aussi de ce côté là ? ”

Bien sûr, ceci ne présente un intérêt que si l’humour vient décaper la noirceur. Dans “ Cocktail Molotov ”, il y a Goran, tombé dans le précipice pour des raisons que je raconte et qui n’ont rien de comiques, mais il y a aussi le prêtre déjanté, tombé lui aussi, mais si j’ose dire…avec panache( !) et Zoé, sa bonne, qui marche encore au bord et dont la lucidité, je l’espère, fera rire et pleurer le lecteur.

Un torturé de l’écriture ? Ah non, sûrement pas !!!! J’écris tous les jours, quatre heures par jour, et quel plaisir !!! Je n’en connais pas de plus grand.

Vous aviez créé le personnage de Slimane il y a quelques années pour une série parue chez Points Seuil. Mais l’ombre de Slimane plane toujours et sa sÅ“ur Yasmina encombrée de son chien Bogart, vit avec le souvenir de son frère. Vous aussi vous avez la nostalgie de Slimane ?

La nostalgie de Slimane ? Moi, non. Mes lecteurs, si ! Et quelle découverte ! Je me fais engueuler sans cesse par des lecteurs( du temps de la vie de papier de Slimane, ils m’en parlaient rarement !) qui me disent, m’écrivent : “ pourquoi avoir éliminé Slimane ? Il était un personnage extrêmement attachant. Il y a bien longtemps que le roman noir en France n’avait secrété un personnage si original et attachant. ” (Si, je vous promets qu’on m’a dit ça de nombreuses fois !). Ils aimaient Slimane, Yasmina sa sÅ“ur…et Bogart, ce chien cinéphile qui a un faible prononcé pour les femmes. J’étais dans un lycée, une prof de maths apprenant ma présence vient me voir en salle des profs, pour me faire dédicacer les 4 romans parus au Seuil dans la collection Points. Je lui annonce l’assassinat de Slimane dans “ Le silence des morts ” paru chez Rivages. Réponse : “ Vous êtes un sale con ” et elle s’en va en claquant la porte sous le regard médusé des présents.

Dans un précédent entretien que vous m’aviez accordé vous aviez écrit : Je suis en train d’écrire un roman policier : Slimane est assassiné dans les 15 premières pages. Mon épouse hurle et je sais que certains lecteurs qui m’écrivent parce qu’ils aiment Slimane, Yasmina et les autres, vont hurler. Mais je n’ai pas le choix : ou c’est Slimane ou moi. Il a pris trop de place. Je ne sais plus qui est qui quand j’écris. Qui fait quoi. Il me ressemble trop ou je lui ressemble trop. Une anecdote éclairera peut-être ce que j’essaie de dire. Dans “Bogart et moi”, le deuxième volume des “enquêtes de Slimane”, l’Arabe se met à jouer du saxo. Il en joue très mal, mais il essaie. Un mois après la fin du livre, j’achetais un saxo. Et j’essayais d’apprendre. Et je l’ai revendu, me contentant en définitive de la bécane, du rhum La Mauny et du cinéma. Or dans Cocktail Molotov, le saxo, la clarinette, la trompette, pour les instruments de musique, le rhum font toujours partie intégrante du récit. Seule a disparu la bicyclette. Alors vous avez la nostalgie de Slimane ? Vous êtes-vous remis au saxo ?

Le saxo, la clarinette, la trompette….la musique…non, la nostalgie de Slimane n’a rien à voir là-dedans. Mes lecteurs(des livres adultes et ados) connaissent cette récurrence de la musique, du saxo, du bal, de l’accordéon, du tango etc…Dans “ Le silence des morts ”, Milius(dont le surnom est Slo !) fréquente une boîte à tangos. Dans “ Je vais tuer mon papa ”(Rivages /Noir), ce n’est pas par hasard que Chad joue du saxo dans les rues. Je ne peux pas expliquer en quelques lignes ici pourquoi cette récurrence. J’ai écrit au Seuil un roman intitulé “ Fatal Tango ” et un autre au Fleuve Noir… “ Tangos ”.

Une remarque : “ Cocktail Molotov ” est né D’ABORD de la musique d’Esma Redzepova, de la musique de Goran Bregovic et de la musique tsigane, d’une façon plus générale. Accordéon, clarinette, violon, saxophone…

Non, je ne me suis pas remis au saxophone. Je me contente d’écouter des C.D., Jan Gabarek par exemple.

Nostalgie de Slimane , non, mais regrets quand même…puisque je conserve Yasmina, sa si magnifique et sensuelle sÅ“ur…et Bogart. Ecrire des romans avec un chien si humain, nommé Bogart, c’est jouissif pour un auteur qui aime le cinéma !

Vous faites dire à un de vos personnages, une adjudant de gendarmerie : “ J’en ai marre qu’on manipule une population avec le sport en général, et le foot en particulier. ” Pensez-vous que les politiques font de la démagogie avec le sport, pour masquer des problèmes de société qu’ils ne peuvent pas (ou ne veulent pas) résoudre ?

Le sport n’est qu’un des nombreux leurres qu’on nous balance pour endormir les frustrations et les colères légitimes. Il y en a tellement d’autres…tout aussi efficaces, hélas. Pour en revenir au foot(je rassure les lecteurs : pour lire “ Cocktail Molotov ” nul besoin de s’intéresser au foot !! Il n’est ici que le fond social d’une histoire), je ne peux pas voir à la télévision un stade rempli de supporters sans avoir la trouille et en même temps, être consterné. Comment des milliers de personnes peuvent-elles s’exciter autant…pour un ballon, ce machin qui roule sur l’herbe, et au point parfois d’en devenir…maboul (on y revient !) ?

La ville de Dalet ne vit que par son usine de chaussettes qui bat de l’aile. L’équipe de foot s’était déjà propulsée en finale trois ans auparavant, mais les retombées n’ont pas eu l’impact espéré. Comme dit la restauratrice : “ Les gens mettront davantage de chaussettes si on gagne au foot ? On nous a déjà sorti ce beau conte de fées il y a trois ans, mais plus grand monde ne croit encore à ces foutaises, même si ce sont des journalistes qui nous les proposent ”. Ce genre d’exemples ne manquent pas quel que soit le domaine industriel. Je suppose que vous non plus vous ne croyez pas à la reprise économique grâce à une équipe qui fait un coup d’éclat ?

Les foutaises avec lesquelles on anesthésie les gens sont légions(voir plus haut). En ce moment, tournons nous par exemple du côté de Gandrange et questionnons le personnel des aciéries qui a cru(un instant) aux foutaises débitées par Nicolas Sarkozy. Mais ma petite ville croit qu’avoir une équipe de foot qui gagne fera vendre ses chaussettes parce qu’on veut toujours croire aux miracles, s’y accrocher…surtout si ceux-ci sont présentés de belle façon. Kipling a écrit : “ L’espoir au cÅ“ur des hommes vit de chétive pâture. ”

Les journalistes non plus ne sont toujours en odeur de sainteté au travers de vos personnages. Yasmina se fait passer pour une journaliste au Figaro, alors l’acrimonie envers les reporters est peut-être justifiée car elle est sensée travailler pour un journal de droite. “ Je vais vous dire ce que vous devriez écrire dans votre journal, au lieu des idioties avec lesquelles vous faites glousser vos lecteurs qui nous prennent pour des ploucs arriérés ”. Ou est-ce envers tous les journalistes que cette réponse s’adresse ?

Quant aux journalistes…Un auteur ne partage pas tous les dialogues ou les idées qu’il place dans la bouche de ses personnages !! Mais, évidemment dans le cas précis de “ Cocktail Molotov ”, on aura compris que je ne suis pas un lecteur du Figaro ! En revanche, je suis un boulimique de presse, de médias : Libé chaque jour depuis des siècles, trois hebdomadaires chaque semaine, l’écoute des infos sur trois radios chaque jour, la lecture sur internet de plusieurs sites d’infos chaque jour et enfin, les infos à la télévision sur deux ou trois chaînes, le soir.

Vous écrivez également des romans pour adolescents. Votre démarche est-elle la même en ce qui concerne les problèmes que vous évoquez dans les romans pour adultes : le chômage, la pollution industrielle, les carences des politiques ?

Oui, ma démarche est la même. Je raconte aussi aux adolescents notre monde, parce que je ne vois pas pourquoi, sous prétexte qu’ils sont adolescents, ils ne devraient lire que de la Fantasy ou des mangas…ce qu’on aimerait qu’ils fassent, sans doute. Je sais bien que ce n’est pas très politiquement correct d’écrire ce genre de romans…que je fais grincer parfois des dents. Ainsi, dernièrement est paru “ Tu peux pas rester là ”, l’histoire d’une petite chinoise de 10 ans qui va être expulsée, avec sa mère. Ce n’est pas précisément du Harry Potter, mais le roman “ marche ” très, très bien…preuve que, quoi qu’on dise, les adolescents ne veulent pas tous s’enfermer dans un univers merveilleux où tous les personnages seraient “ bien dans leur peau et dans leur tête ”. Ils veulent aussi qu’on leur raconte leur monde et savent très bien qu’une baguette, aussi magique soit-elle, ne suffit pas à éclairer la route. Après tout, quand j’avais 14 ans, j’aimais lire Dickens, Zola, Steinbeck, Maupassant, Balzac, les auteurs de la Série Noire que je m’envoyais les uns après les autres, Simenon…et tant d’autres qui me racontaient rarement des histoires glamours…mais que je n’oubliais pas dès que j’avais refermé le bouquin. “ Des souris et des hommes ” est un livre qui m’a bouleversé quand j’avais 15 ans et aujourd’hui, quand je raconte le roman à des adolescents de 15ans(et leur lis la fin), croyez-moi, personne ne moufte…et pourtant, George et Lennie ne sont pas précisément des personnages bien dans leur peau et leur tête (Et chez Steinbeck, autant qu’il m’en souvienne, il n’y a pas bezef de personnages en forme ).

Quels sont vos projets ?

Mes projets ? Pour l’instant, terminer mon prochain roman pour adultes, commencé le 9 février 2009…donc depuis plus de 8 mois. Encore quinze jours de travail devant moi et j’écrirai le mot “ fin ”. Ce qui va me rendre très orphelin durant un moment.


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