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envoyer par mail à un amiInterview réalisée à l’occasion du Salon du polar de Montigny en novembre 2004
« Ce monstre aux yeux verts » est sorti en début d’année. C’est le
second volet des aventures d’Abel Brigand, curé atypique de la paroisse de
Montmorency. Comment vous est venue l’idée d’un tel personnage, mi-ange
mi-démon, version light ?... « Docteur Abel & Mister Brigand », comme vous
l’écrivez vous-même…
Ma mère est une catholique décapante. Elle récure, dégraisse et fait
briller. Dans mon enfance, des prêtres venaient souvent à la maison. L’un
d’eux, un jésuite, disparu depuis, m’a beaucoup impressionné. Un homme «
atypique », on peut le dire… Habillé de vêtements d’occasion, mais d’une
élégance rare. Doté d’une intelligence hors du commun, mais très simple…
Il m’a servi de modèle pour Abel… J’ajoute, quand même, que notre père
Brigand est plutôt ange que démon… Il ne succombe pas !… Il a les yeux
grands ouverts mais les mains dans les poches…
Dans « Abel Brigand » (premières aventures parues chez Rivages en
2002), « Alice au pays des merveilles » servait de trame au récit. Après
un séjour au Rwanda, Abel revenait alors dans sa paroisse d’origine pour
trouver un cadavre dans le grenier du presbytère…
Oui, son chat Lucifer, rebaptisé Lulu, va fureter au grenier pour en
revenir avec un index dans la gueule… Sale affaire où il y a,
effectivement, en arrière fond, les tribulations de l’immortelle Alice de
Lewis Carroll…
Dans votre nouveau roman, c’est l’œuvre de Shakespeare qui, cette fois,
vous sert de fil directeur !… N’est-ce pas fixer la barre un peu haute ?
Le grand Will sautait à la perche, c’est sûr… Je suis un escargot, à côté…
Je n’ai fait qu’utiliser son œuvre immense comme boîte à outils où l’on
trouve la clé de l’intrigue. Il faut savoir, aussi, que le roman se
déroule dans le monde du théâtre... Que les personnages en sont imbibés…
Pourquoi, donc, se refuser Shakespeare ?… Il a des fulgurances tellement
magnifiques… Quand Othello dit à Desdémone : « Je vais te tuer et je
t’aimerai ensuite », on comprend le drame du jaloux… Quand Juliette dit Ã
Roméo : « Je serai ton oiseau », on mesure toute la force de leur amour…
Comptez-vous, dans une troisième aventure, mettre en filigrane l’œuvre
d’un auteur de la taille de maître du théâtre anglais ?
Il ne faut pas abuser des bonnes choses… J’écris, en ce moment, une
histoire qui se déroule en Côte d’Ivoire où je vis actuellement. Pas de
grand parrain, cette fois-ci…
Il est assez bizarre de vous retrouver en Rivages Noir. Vos romans ne
sont pas aussi noirs que vos coreligionnaires.
C’est vrai, même si Abel Brigand est constamment habillé en noir… Etre
publié par cette collection est une sorte de rêve éveillé… J’aime les
auteurs, le format des livres, leurs couvertures... La texture, et même
l’odeur du papier… Rivages est une île, vous savez. Les auteurs ont
tellement besoin de ces maisons-là , indépendantes et à taille humaine car
on risque vraiment une « hamburgersation » des livres, comme je l’ai lu
quelque part… Longue vie à Rivages !…
Quel effet cela fait de se retrouver aux côtés de Jim Thompson, Donald
Westlake, James Ellroy, entre autres ?
Un rêve éveillé, oui, un truc incroyable… Ellroy est un grand Monsieur…
Pour la petite histoire, j’ai eu l’occasion de lui serrer la main qu’il a
très douce.
être publié chez Rivages, ne serait-ce pas, en plus de vos qualités
littéraires, du fait des références musicales, fréquentes dans vos livres,
et surtout le jazz ?
Je ne sais pas… Il me semble que c’est plutôt le personnage d’Abel qui a
plu.
François Guérif, votre éditeur, semble être très friand de jazz comme
en témoignent les livres récents sur John Harvey, Bill Moody et Kinky
Friedman.
François aime de multiples friandises !… Outre les livres, il « vibre »,
par exemple, au cinéma et à la musique en général… Savez-vous qu’il chante
très bien ?
J’ai compris que vous viviez en Côte d’Ivoire. Depuis combien de temps
?
Bientôt trois ans. J’y travaille pour une filiale d’une banque française.
Auparavant, j’étais en Thaïlande.
Avez-vous habité au Rwanda ?
Non, mais la tragédie qui s’y est déroulée m’a beaucoup marqué. C’est
vraiment une chose inimaginable et terrible.
Quelle partie de votre expérience propre mettez-vous dans vos livres ?
Des anecdotes, des sensations, des souvenirs, des gens que je connais…
Mais il y a un sas de décompression important entre mes romans et ma vie.
Trois lieux sont fortement présents tout au long de votre dernier
livre. Le Rwanda, Montmorency, et, la FNAC des Halles… Votre démon
tentateur vous a sûrement inspiré pour celui d’Abel Brigand !
Je plaide coupable… Je devrais me faire interdire de FNAC comme on se fait
interdire de casinos… Devant les bacs à disques, je me sens pousser des
cornes pointues, et, des pieds de bouc… J’aime la musique comme certains
aiment le vin… Avec ivresse… J’en écoute, j’en joue, j’en achète… C’est
très important dans ma vie, même si ma carte bleue a le blues.
Des touches d’humour sont présentes dans vos livres. Des défis aussi. Ã
la fin de chaque roman, figure un message codé dont la solution n’est pas
donnée. Vous avez même promis des cadeaux aux lecteurs décryptant vos
messages !… Avez-vous été obligé de vous séparer de votre exemplaire
d’Othello (un des cadeaux) ?
Oui… Récemment… Un lecteur a décrypté le message du deuxième roman… Il
reste deux cadeaux… Quant au « palimpseste » du premier roman, il reste
inviolé…
N’est-ce pas une provocation, toutes proportions gardées, d’émailler
votre dernier roman de citations shakespeariennes tout en mettant Mickey
Parade en bas de page ?
Pourquoi pas ?… L’un n’empêche pas l’autre… J’aime le mélange des genres,
et puis, j’ai une affection toute particulière pour les frères Rapetou… Si
j’étais un Schtroumpf, je serais le Schtroumpf taquin. Mes trois filles
peuvent en témoigner…
On a l’impression que vous vous amusez en écrivant…
Oui !
… et que vous voulez faire partager un délire personnel empreint de
rappels enfantins.
J’écris avec plaisir en pensant toujours au lecteur… Lui proposer un
univers personnel me plaît, et, quand le plaisir est partagé, c’est un
vrai bonheur.
Et les exercices mathématiques ?… Dans « Abel Brigand », Alice,
l’héroïne, est une allusion à Lewis Carroll. On connaît, bien sûr, cet
auteur pour « Alice au pays des merveilles », parfois pour « De l’autre
côté du miroir », mais très rarement pour « La logique symbolique ». Vous
êtes-vous creusé la cervelle à l’énoncé de ses problèmes ?
Je vous avoue que je n’ai jamais lu « La logique symbolique » et, allons
jusqu’au bout, que je n’en soupçonnais pas même l’existence… Mea culpa…
Cela étant, les petits jeux mathématiques, comme tout le reste, n’ont de
sens que s’ils viennent en appui du récit… Ils ne constituent pas une fin
en soi…
N’avez-vous pas le même esprit ludique que Bobby Lapointe ?
J’apprécie beaucoup ce chanteur, même si sa Cathy l’a quitté. Mais, dans
le genre, je préfère le grand Nino Ferrer, avec une palme spéciale pour «
Les cornichons ». Nino a plus de voix, de poésie et de « groove ».
Entre autres pieds de nez, vous faites dormir votre curé dans le même
lit qu’une commissaire de police, tigresse noire homosexuelle. Provocation
?
Non… C’est juste pour le comique de situation… J’aime beaucoup Feydeau…
Mettre mon chaste héros dans des situations délicates ou scabreuses me
plaît assez... Je veux voir comment il va se débrouiller… ça, c’est
l’emprise du Schtroumpf taquin…
Souhaitez-vous continuer les aventures d’Abel Brigand, d’abord dans un
troisième ouvrage, puis par la suite ? Si oui, n’avez-vous pas peur que
l’on vous cantonne à l’auteur d’Abel Brigand ? Quel sera le thème de votre
prochain livre ?
En fait, je voudrais « installer » Abel, lui donner un vécu auprès des
lecteurs... Le faire intervenir dans 3 ou 4 aventures... La 3ème est
d’ailleurs en préparation. Elle se déroule à Abidjan sur fond de
couvre-feu et de meurtres en série... Titre provisoire : Crayon de Dieu
n’a pas de gomme... Ensuite, pourquoi ne pas faire autre chose ?... Ne pas
devenir la doublure du Brigand ?... J’ai des goûts très variés et une idée
tous les matins en me rasant... Mais pas toujours la même, comme
Sarkozy... Mon premier roman (L’Å“il mort, Gallimard, Série Noire) était un
thriller genre Ludlum ou Clancy, très différent des aventures «
brigandines »... Je serai, sans doute, tenté par d’autres rivages,
encore... Qui vivra verra... Ad augusta per angustum...