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Terminus, plage de Boisvinet

Interview de Jean-Luc Manet

Mise en ligne le Janvier 2007 | 482 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

réalisée en avril 2005 par courrier électronique.


Que signifie pour toi écrire de la fiction ?

Prendre des vacances ! Je suis certes rock-critic, comme on dit pour faire le beau, depuis plus d’un quart de siècle (Best, Libération, Nineteen... et Les Inrockuptibles depuis toujours) par goûts de l’écriture et de la musique conjugués. Mais il faut bien avouer que peu de nouvelles productions me motivent encore aujourd’hui. N’ayant aucune envie de jouer au jeune, je n’en fais qu’à ma tête de vieux, et donc pas lourd. Il y aura toujours des gamins électrocutés pour venir nous bousculer les rhumatismes (ces White Stripes, Dollhouse, Blue Van...) ou matière à dépoussiérer le passé (rééditions récentes des Thugs, Clash, Sonics, Dr.Feelgood...), mais plus de quoi épiloguer. Je n’y ai pas particulièrement réfléchi, mais je pense que la fiction est venue combler un manque. Des nouvelles d’abord, pour L’Ours Polar, Ligne Noire, Le Nouvel Obs’, Mauvais Genres, puis ce roman chez Autrement. Et puis raconter des histoires, vivre autre chose par procuration, s’inventer un décor ou simplement gueuler quand on en a gros sur la patate : c’est super. C’est un luxe même. Après, bon, je ne suis pas un grand ciseleur de fictions, mais je sais par contre en tant que lecteur quand un texte est présentable et quand il ne l’est pas. Je pense sincèrement que Terminus, plage de Boisvinet est fréquentable...

Ce texte, l’as-tu écrit spécialement pour la collection Noir urbain ?

En fait, il était presque terminé lorsque Marc Villard m’a envoyé son Petite mort sortie Rambuteau qui inaugurait la série. J’ai pensé que Terminus collait assez bien aux préceptes ethnographiques de la collection, et je l’ai fait parvenir à Claude Mesplède qui m’a très vite répondu. Travailler avec Claude a été un des grands moments de mon existence. J’ai l’air de déconner, mais pour le lecteur invétéré que je suis ça représente franchement quelque chose. En plus, Noir Urbain bichonne bien les textes. Entre les photos de Stéphanie Léonard et une mise en page assez classe, les textes courts s’en sortent avec les honneurs.

Punk / polar, même combat ? Y-a-t-il des parallèles possibles entre ces deux genres ?

Un parallèle est effectivement évident entre ces deux cultures de la marge, hélas jusque dans leurs dérives de droite parfois... Trêve de plaisanteries brunes, et pour ne parler que des familles qui nous intéressent (et il est important de parler ici de familles, non de produits), il existe un réel tronc commun de rébellion, de liberté, de conscience de classe même, entre les deux genres. A l’instar du London’s Burning de Clash, Hervé Le Corre aurait pu intituler son immense dernier roman Paris’ Burning. A la fois poétique et brut de décoffrage, le rock vrai, celui qui parle, a autant de mal à s’imposer chez les disquaires que les bon polars chez les libraires. La pensée serait-elle considérée désormais comme dangereuse ? Oui, bien sûr, et heureusement, la subversion puise depuis toujours sa force dans l’adversité. Autre chose, un peu plus personnelle, je déteste l’Art avec des majuscules partout et des prétentions à la noix : à jamais je préfèrerai Jean-Bernard Pouy, Marc Villard, Clash, Edward Hopper, Lautréamont, Russ Meyer, Gun Club, Patrick McGoohan, Bad religion, Cesare Battisti...


La vie de galérien, la poste, mais aussi la grand-mère, la maison de Vendée… on sent que tu n’a pas été chercher très loin ton inspiration…

A quarante-six ans ma vie de galérien est un peu loin, et surtout elle date d’une époque où l’on pouvait très vite retomber sur ses pieds. Moi, en l’occurrence, c’est La Poste qui m’a tendu une écuelle dans laquelle effectivement je n’ai pas craché. Rien de merveilleux, rien de bien mortel non plus, et surtout un peu de temps pour vivre et écrire à côté. Ce qui m’inquiète et que je raconte dans le bouquin, c’est ce manque de droits à la dérive, à la déconne, à l’expérience, à la simple différence même, laissé aux gosses d’aujourd’hui. La moindre erreur, le moindre infime écart, se paient cash sur le trottoir, juste avant le caniveau. Sinon, je viens d’une famille de profs parisiens plutôt cool. C’est sûr que ça pousse plus à écrire qu’à devenir VRP. Et pour couronner l’affaire : je suis cadre depuis pas mal d’années maintenant. Je ne parle donc pas vraiment de moi dans le bouquin, mais de mecs que je croise ou qui m’entourent et dont l’horizon n’est pas mirobolant. Je n’y avais pas pensé auparavant mais le livre pourrait se résumer à “cette époque tue même l’amour”.

Nous vivons effectivement une époque de consommation effrénée et du tout jetable. Ne sommes-nous pas tous des prostituées consentantes ?

Prostituées consentantes : j’aime bien cette expression qui est loin d’être un pléonasme. Mais ne nous leurrons pas, nous avons tous quelque chose à vendre. Nous sommes tous des putes en somme. C’est hélas les armes qui diffèrent. Et notre petit commerce artisanal, rock et polar confondus, n’a plus aucune chance aujourd’hui face à la prostitution industrielle des télévisions, de la publicité... Ceci dit : la société de consommation a aussi du bon. Il nous faut juste trier ce qu’elle nous propose et ce qu’elle nous impose. Et de toutes façons, soyons réaliste, elle aura toujours le (la position du) dessus au bout du compte. Bref, nous nous faisons niquer. Alors autant y mettre le plaisir. And fuck them all...
 


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