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Interview de Gunnar Staalesen
par Jean-Marc Laherrère
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« Je suppose que la plupart des écrivains écrivent les livres qu’ils aimeraient lire. Depuis que je suis un jeune garçon, je suis fasciné par la littérature policière. »


Jean-Marc Laherrère : Pourquoi avoir choisi d’écrire des romans policiers ?

Gunnar Staalesen : Je suppose que la plupart des écrivains écrivent les livres qu’ils aimeraient lire. Depuis que je suis un jeune garçon, je suis fasciné par la littérature policière. En grandissant, je me suis aperçu qu’au travers de cette forme de littérature on pouvait raconter ce que l’on voulait sur la société dans laquelle on vivait. Cela m’a été inspiré par les écrivains suédois Sjöwall & Wahlöö, et par les Américains Hammett, Chandler et Ross Macdonald. J’avais publié deux romans assez expérimentaux et poétiques, puis j’ai écrit mon premier polar en 1975.

Jean-Marc Laherrère : Votre personnage, Varg Veum, est un grand classique de la littérature policière, un privé, héritier de Lew Archer. Pourquoi avoir choisi un privé plutôt qu’un flic ou qu’un journaliste ?

Gunnar Staalesen : Mon premier roman policier publié en 1975 avait pour héros des policiers. J’ai écrit trois romans autour de deux flics de Bergen. Mon premier roman sur Varg Veum était une expérience. Je voulais voir s’il était possible d’adapter le privé américain typique au paysage norvégien. Ce roman (Le loup dans la bergerie, publié chez Gaïa puis réédité chez Folio policier) a été publié en Norvège en 1977 et a eu beaucoup de succès. A la suite de cela, j’ai décidé d’écrire une série Varg Veum.

Jean-Marc Laherrère : Vous sentez vous un héritier de Ross MacDonald (créateur de Lew Archer), ou revendiquez-vous d’autres “parrains” ?

Gunnar Staalesen : J’aime beaucoup lire Ross MacDonald, j’aime en particulier ses intrigues. Je me sens également proche de son attitude vis à vis des gens et des problèmes de la vie moderne. Mais mon premier et plus important « parrain » est bien entendu le Shakespeare des auteurs de polars, Raymond Chandler.

Jean-Marc Laherrère : J’ai lu dans les présentations de vos romans, et dans certaines notes du traducteur, que le nom de votre héros avait un sens très particulier pour les Norvégiens. Pouvez-vous l’expliquer aux lecteurs français ?

Gunnar Staalesen : Il y a une vieille expression scandinave qui dit “varg i veum”. Elle signifie le loup dans un sanctuaire, et est utilisée pour décrire une personne qui, il y a longtemps, était hors-la-loi, et que tout le monde pouvait tuer. Le nom de Varg Veum signifie que c’est un loup solitaire, et également une sorte de hors-la-loi, qui se situe dans la frange entre la police et les criminels. Et puis ça sonne bien, ce qui est important pour un personnage récurrent.

Jean-Marc Laherrère : Comme nombre de vos collègues, vous utilisez le biais des romans policiers pour enquêter sur le passé de votre pays, est-ce un sujet qui vous tient à cÅ“ur ?

Gunnar Staalesen : Dans une histoire de privé le passé est presque toujours présent. Parce que pour les meurtres et autres crimes du présent c’est la police qui investigue. Pour permettre à un privé d’enquêter dans les marges d’une enquête ordinaire (souvent un meurtre dans le cas des romans policiers), il faut que le poids du passé soit important. C’est, soit dit en passant, la même technique narrative que celle qu’utilise le grand auteur de théâtre norvégien Henrik Ibsen dans ses pièces « modernes » : la technique rétrospective.

Jean-Marc Laherrère : Mais enquêtez-vous sur le passé uniquement à cause du choix de votre personnage, où voulez-vous, en tant qu’écrivain, rappeler au gens ce qu’ils préfèrent oublier, ou comme l’espagnol Francisco Gonzalez Ledesma maintenir vive la mémoire de lieux, de gens et de valeurs qui disparaîtraient sans lui ?

Gunnar Staalesen : C’est vrai que je suis un écrivain nostalgique, que j’aime me rappeler mon passé, et également rappeler aux gens comment c’était. La Norvège de mon enfance était assez différente du pays dans lequel je vis aujourd’hui. Et dans mon Roman de Bergen*, je creuse encore plus loin, dans un passé antérieur à ma propre vie, parce qu’il est très important de connaître le passé, l’histoire et nos racines.

Jean-Marc Laherrère : J’ai l’impression que la ville de Bergen est plus qu’un décor pour vos romans, Presque un personnage aussi important que Varg Veum. Est-ce que je me trompe ?

Gunnar Staalesen : Oui, Bergen joue un rôle important dans mes romans, comme Londres dans les histoires de Sherlock Holmes, Paris dans les romans de Maigret, et LA dans ceux de Chandler et Macdonald. Je pense que c’est une tradition des romans consacrés aux privés. Mais il est également vrai que Bergen est une très belle ville, avec des lieux et une atmosphère qui constituent un très bon décor pour des romans noirs* …

Jean-Marc Laherrère : Votre éditeur français a commence à publier une série, sorte de saga consacrée à votre ville. Pouvez-vous-nous en dire un peu plus sur cette Å“uvre ?

Gunnar Staalesen : J’ai écrit entre 1997 et 2000 une trilogie (publiée en six volumes en France) qui se déroule à Bergen (mais également dans d’autres lieux, dont Paris dans le 4° volume) du 1° janvier 1900 au 31 décembre 1999, tout le XX° siècle. Elle commence par un meurtre qui n’est résolu que dans les toutes dernières pages du dernier roman, cent ans après avoir été commis, et le privé qui découvre la vérité est … Varg Veum. Mais c’est un roman fleuve* traditionnel avec beaucoup d’autres histoires, d’amour et de mort, de guerre et de paix, de politique et de théâtre, et de nombreuses chroniques familiales. Les trois romans ont eu beaucoup de succès en Norvège et au Danemark.

Jean-Marc Laherrère : Une dernière question. Il y a en France une grande vague de romans noirs scandinaves (Mankell, Nesbo, Joensuu, Indridason, Davidsen, ... vous-même). L’école scandinave est-elle une réalité, ou une illusion française ? Avez-vous l’impression de participer à un grand mouvement, et d’appartenir à une grande famille ?

Gunnar Staalesen : C’est très difficile pour quelqu’un qui se trouve à l’intérieur d’un mouvement ou d’une école d’avoir un avis sur le sujet. Nous avons beaucoup de choses en commun, mais nous sommes également des écrivains assez différents. Je suis, par exemple, un des rares à écrire dans la tradition de Chandler et Macdonald. Les autres sont plutôt dans une filiation de Sjöwall et Wahlöö. Sauf Davidsen qui lui se situe dans la tradition du thriller moderne, plus proche d’un Le Carré, je crois …

Jean-Marc Laherrère : Merci beaucoup.

* Les mots en italique étaient en français dans le texte d’origine.




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