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J’ai quelques scrupules
concernant la présentation de votre livre sur Mauvais-Genres car je crains
qu’il n’apparaisse comme un polar intello, ce qu’il n’est pas. C’est de la
littérature populaire d’avant-garde, selon la formule de Montalban que se
plaît à répéter mon ami Gilles Del Pappas, et de la bonne (malheur, ça
fait dealer !). Jusque-là , ça vous va ?
Vous avez dit polar intello ? Là , on frôle l’oxymoron, l’erreur
d’aiguillage, l’incompatibilité d’humeurs. Vous avez dit littérature
populaire ? Cette fois j’adhère, je signe, je milite, je prends la carte.
Et quand vous citez Montalban qui rajoute "d’avant garde", j’applaudis
vaguement perplexe, mais je m’incline, flatté, et je rougis humblement
sous les propos du défunt maître. Et puis, la pâte à polars c’est la
réalité sociale avec le coup de patte de l’auteur qui fait le reste. Alors
forcément, ça va souvent de l’avant. Même si cette avant-garde là , on la
trouve plutôt dans les rayonnages perdus des librairies d’arrière-gares.
Tout d’abord, si je vous dis que vous êtes un auteur qui pratique la
dérision noire avec de solides références classiques, êtes-vous d’accord
avec cette définition ?
La dérision, je confirme. Et noire comme du cirage, de préférence. Je ne
m’en lasse jamais. La raillerie, la risée, l’ironie sont des canons
redoutables. On lève le pavillon noir des flibustiers du sarcasme et on
tire à boulets rouges sur la noireté de la vie. Faut dire que les cibles
ne manquent pas et qu’il y a peu de risque de pénurie. Quant aux
références classiques, c’est rien d’autre qu’une reconnaissance obligée.
Les poètes et les écrivains nous ont tout appris. On est toujours un peu
débiteur. Et puis je suis un réel autodidacte (parfois vélodidacte, quand
le temps le permet) et je continue d’apprendre.
Aborder par la dérision un auteur comme Proust en commençant votre
ouvrage par un calembour ("Longtemps je me suis douché de bonne heure"),
est-ce une façon pour vous d’être résolument moderne (moderne au sens que
lui accordait Rimbaud, pas au sens que le MEDEF donne à la modernité), et
d’envoyer Proust dans les cordes, ou est-ce une manière de marquer une
filiation, d’affirmer que le polar c’est aussi de la littérature ?
C’est juste un clin d’oeil au grand Marcel, modeste et respectueux. Ã
chacun sa nostalgie, ses souvenirs et sa jeunesse perdue. C’est aussi une
façon d’ouvrir la narration sur un passé décomposé (imparfait ou plus
qu’imparfait, mais pas toujours simple)
"Aussi de la littérature ?" Cette fois on enfile la tautologie ! C’est
forcément de la littérature. Souvent même créative et novatrice. C’est-lÃ
qu’on y apprend l’argomuche. Le jaspin de la rue et l’argot du bistro. Les
mots qui font marrer les mots. La langue verte donne sa couleur au roman
noir. C’est pour ça qu’il est toujours le reflet de la modernité. Dans la
dynastie littéraire, le polar figure sans conteste sur la photo de
famille. Façon mauvais garçon, celui qui fait des grimaces et se fourre
les doigts dans le nez. Un sale môme, plutôt lecteur d’Arthur R. que du
Baron S. Aucun doute là -dessus !
Derrière la dérision, il y a une révolte sous-jacente. Visiblement, il
y a quelques charognes qui ne passent pas. Pinochet par exemple. En même
temps, il y a une certaine tendresse et aucun mépris pour les ouvriers qui
ont perdu leur vie en la gagnant, ou pour les caissières des grandes
surfaces, souffre-douleur le samedi des femmes qui ont reçu une beigne de
leur mari la veille, ou du manar qui s’est fait engueuler toute la semaine
par son patron. Pardonnez-moi, mais là c’est moi qui extrapole, mais c’est
vrai que votre livre ne laisse pas indifférent et qu’on a envie d’en
rajouter une couche. Cela vous gêne ?
Une couche, une autre et une surcouche autant qu’on veut. La réalité se
charge de nous en donner des motifs. Récemment des caissières d’Auchan se
sont faites virer parce qu’elles utilisaient des bons d’achats offerts par
les clientes. J’aurais pas osé écrire ça ! Des déchets nucléaires
américains ultra-dangereux traversent toute la France en camion... Des
architectes fumeux veulent reconstruire le trou des halles qu’ils ont
massacré il y a trente ans... ça vous rappelle rien tout ça ?. La vie
imite la littérature, non ?
Quelques mots sur vos gentils zozos (si, si, je les trouve
sympathiques). "Ni dans la ligne, ni dans la marge", ni Ravachol ni Robins
des bois (des villes ?) de la fin des années soixante-dix,
’"francs-tireurs du poil à gratter, partisans de l’humour libre", ils
montent des coups avec pour seul intérêt (ou presque) la jubilation de
faire... les bourgeois, les nouveaux parvenus, les repentis de 68 qui se
sont shootés aux diplômes gagnants, ont goûté au pouvoir et au fric, et
pour qui la vie d’un éboueur ou d’une femme de ménage n’est qu’un concept.
Vingt ans plus tard, ils sont rattrapés par les retombées d’une de leurs
expéditions. Par moment, vos personnages me rappellent ceux de "Tchacha
Nouga", de Tito Topin. Le hasard ?
Son livre a déjà vingt ans et n’a pas vieilli. Une bande d’enragés de la
gâchette braque un supermarché. L’affaire se termine dans un bain de sang.
Ils croisent au passage une poignée d’activistes pacifistes. Mes zozos
sont plutôt proches de ces derniers. Quoique "Ni dans la ligne, ni dans la
marge", mes personnages ne sont ni militants, ni marginaux. N’ont pas de
programme, ni d’idéologie sectaire. Ce sont juste des libertaires, des
utopistes jouisseurs et spontanéistes. Des allumés de la vie. De vrais
citoyens. Ils s’enfouraillent pour se défendre et manient les slogans et
la bombe à peinture mieux que des armes de poing. Quand l’affaire tourne
vinaigre et qu’un flic reste au tapis, ils mettent les bouts et pour un
bout de temps. Dans ces années-là , l’ultra gauche se radicalisait avec les
résultats qu’on connaît. Ils éviteront ce piège mais mettront leur avenir
en stand-by.
J’ai décrit les actions passées au présent et le présent au passé. Et pas
seulement par effet de style. Le présent c’est le temps de la vie et de
l’engagement. Mes gauchistes contrariés répondront présents quand leur
passé rappliquera par hasard.
La référence à la musique tient un grand rôle dans votre ouvrage. La
messe en si mineur de Bach comme musique "d’ambiance" lors d’une partouze
entre bourges, c’est d’une drôlerie, il fallait y penser. Mais plus
sérieusement j’ai un peu le sentiment que chaque chapitre a sa petite
musique (classique, jazz, blues, opéra). Avez-vous conçu votre livre comme
une partition musicale, un patchwork musical qui plus est, ou est-ce que
la musique fait à ce point partie de votre vie qu’elle s’impose tout
naturellement dans vos écrits ? Et si le lecteur imposait sa propre petite
musique à vos chapitres, vous sentiriez-vous trahi ?
"De la musique avant toute chose"... Bonne leçon de maître Paul ! Et j’ose
ajouter : pendant et même après ! Les ponctuations musicales qui bercent
les chapitres sont des soupirs élégiaques, des illustrations auditives,
des contrepoints mélodiques. Des générateurs d’émotions tout comme dans la
vie. La musique des mots, la musique du temps qui passe, la musique qu’on
écoute et celle qu’on entend. La grande, la petite, la lyrique, la
symphonique ou l’électronique, à chacun son heure et à chacun son refrain.
Y’en a pour tout le monde et pour toutes les sensibilités. N’importe qui
peut être saisi aux tripes par un sanglot de saxophone dans un couloir de
métro autant que par la voix d’une diva en quadriphonie. C’est affaire
d’humeur. Ou d’attention.
"De la musique encore et toujours". Verlaine insiste et conclut :"Et tout
le reste est littérature". Comme quoi les poètes ont toujours raison. Et
c’est pas le flic Lambin qui, a la fin de mon livre, vous dira le
contraire.
Vous parlez de la bière en esthète, vous donnez envie aux lecteurs de
faire une pause pour aller s’en jeter une (Ã moins qu’il ait pris la
précaution d’en acheter avant, et surtout de ne pas les entasser dans le
frigo, j’ai compris la leçon), mais on reste sur notre soif. Vous êtes
aussi un fin connaisseur en whisky. Alors, le whisky, vous nous le servez
dans votre prochain roman ?
Esthète ? Non ! Amateur et consommateur, seulement. Brunes, blondes ou
rousses, elles m’ont souvent fait rêver jusqu’à tard dans la nuit. Ce sont
des compagnes aimables aux manières accortes, qui vous refilent des
baisers pleine bouche à faire bouillir le sang. Pour le whisky, j’ai un
faible pour les islay, bien tourbés et un peu iodés, ceux qui sentent la
marée et les brouillards d’Ecosse. Des petits plaisirs périphériques et
circonstentiels. C’est pas ça qui fait une histoire, ça désaltère et ça
fait voyager, c’est déjà pas mal. Dans le prochain, j’en parle moins,
histoire d’éviter la redondance ou l’artifice.
La question méchante, il en faut bien une, mais c’est une réflexion
d’un jeune auteur parlant de la vieille garde (pardon JB, pardon Didier).
Vous êtes quinquagénaire (il n’y a pas de mal à cela, je suis passé par
là ), êtes-vous certain que de plus jeunes se retrouveront dans votre
ouvrage ? Avez-vous des échos de comment ils perçoivent votre livre ?
Dans les années soixante-dix, on disait qu’il ne fallait pas faire
confiance aux plus de trente ans. Question âge, maintenant je la ramène
plus. Mais j’ai des échos élogieux de lecteurs jeunes. Sans doute parce
que le monde n’a changé qu’en apparence et qu’ils ont de l’empathie pour
ces ananars joyeux. Faut dire que les cibles de l’époque sont toujours là .
Beigbeder remplace Ségala et les publicitaires sont toujours aussi
arrogants, pour ne citer qu’eux.
Quelle est la question que je ne vous ai pas posée, et que vous auriez
aimé m’entendre formuler ?
-Celle-là par exemple :
"Qu’as tu fait, ô toi que voilÃ
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà ,
De ta jeunesse ?"
Merci Gilles !