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envoyer par mail à un amipubliée sur Mauvais genres en mars 2004
Après une vingtaine d’ouvrages sortis chez divers éditeurs, notamment Gallimard, c’est votre premier roman dans une collection noire. Est-ce un choix personnel ou une décision de votre éditeur ? Qu’est-ce que ça change, d’écrire un polar ?
Tous mes romans sont des romans noirs. La chasse au grand singe, Les Bottes rouges ou Le grand Bercail auraient pu paraître dans la Série noire. Tous mes livres sont écrits de la même façon, avec le même soin, la même encre. Je ne pose pas la question du genre. Si on veut absolument trouver une différence, il faudrait peut-être examiner le statut social des personnages. Dans la Blanche, mes héros exercent un métier. Il leur arrive même parfois d’avoir des responsabilités. Quand ils citent les bons auteurs, ils le font à la virgule près. Alors que Le jardin du Bossu raconte l’histoire d’un chômeur militant, épris d’anonymat et qui n’est pas capable de citer un alexandrin sans le saccager. Il est tellement fauché qu’il n’a pas de nom. Dans la Blanche, tous mes personnages sont baptisés. Ils sont assurés sociaux. Et ils sont souvent malheureux par coquetterie.
Même si les frontières sont assez poreuses, c’est rare qu’un auteur passe de la Blanche à la Noire, le trajet s’effectue plutôt en sens inverse… On peut lire dans Télérama (3/11) que c’était « votre grand rêve : passer en Série Noire ». C’est vrai ? On peut savoir pourquoi ? C’est quoi pour vous, un roman noir ?
Vous me demandez qu’est-ce qu’un roman noir pour moi ? J’aurais tendance à vous répondre que c’est avant tout un souvenir d’enfance. En effet, j’ai appris à lire dans les romans policiers. Ma mère en lisait cinq ou six par semaine. Comme j’ai eu la chance d’avoir des parents qui habitaient loin de toute école, tout ce que je sais d’important, c’est à la maison que je l’ai appris. Et plutôt dans des romans policiers classiques, Pierre Very, Agatha Christie. Ou assimilés, comme Les Misérables de Victor Hugo, vu aussi comme un roman noir, et Le pays où l’on n’arrive jamais d’André Dhôtel qui peut également être perçu comme une poursuite ou une enquête policière. Mais ce sont là des ouvrages qui laissent encore une place aux bons sentiments. Le vrai roman noir, c’est, par exemple, L’Enfer d’Henri Barbusse ou Le Sagouin de François Mauriac. On ne peut pas les lire sans désespérer de tout.
Dans Le Jardin du Bossu, le héros « basé sur l’idée de gauche », habitué à ses trente ou quarante bières (mais jamais plus !) est un narrateur-personnage vraiment marrant. Pourquoi faire un polar comique ?
On n’écrit pas ce qu’on veut. Certains jours, j’aurais aimé écrire les livres de Simenon. Et quand je me sentais vraiment ambitieux, j’aurais voulu faire ceux de Maurice Blanchot. Cioran aussi m’a tenté. Comme Michel Leiris. Mais il faut se méfier de nos admirations, sinon on finit par écrire la suite de l’Evangile selon St Paul en rêvant de devenir évêque, et il n’y a rien de pire pour la liberté de penser. Finalement, je n’ai écrit que des livres que je n’avais pas rêvés d’écrire. Des livres qui voulaient bien se laisser écrire. J’en suis navré, bien sûr. A choisir, j’aurais préféré faire pleurer. Et même, en toute dernière limite, faire réfléchir. Mais plus je travaille le côté sentimental ou passionnel pour être enfin un petit peu pris au sérieux, plus on me dit, comme vous, que c’est comique. Le Jardin du Bossu raconte la tragédie d’un pauvre homme qui met sa vie en danger pour reconquérir la femme de sa vie. Il y en a que cela fait rire. Ils feraient mieux de supplier le ciel de venir au secours du héros. Du sexe, du sang et des larmes, ça n’a rien de comique.
Votre polar est un mélange très réussi de considérations absurdes (par exemple : « l’eau qui dort est basée sur l’idée de droite » ou de moments comiques (ah ! le poème qui finit par « ses zèles de gérant l’empêchent d’Euromarché » !) qui composent un roman à mi-chemin entre San Antonio et Westlake. ça vous convient, comme voisinage ? Par ailleurs, quels sont vos auteurs favoris ?
Tous les voisinages conviennent à ma nature paisible. San Antonio, Westlake, très bien. Mais ils sont du bout de la rue. Ceux de l’immeuble : Jules Renard, Octave Mirbeau, Maupassant, Alphonse Allais, Marcel Aymé, Antoine Blondin, Alexandre Vialatte, Boris Vian, André Dhôtel, Paul Léautaud, Raymond Queneau, Albert Cohen, Alfred Jarry, Julien Torma, Jules Laforgue, Henri Jeanson, Louis Scutenaire, André Frédérique, Georges Fourest et beaucoup d’autres qui ont compté à un moment donné et sur qui je compte toujours quand il m’arrive de n’avoir plus rien à lire.
Il y a dans ce roman un dénouement tout à fait inattendu, et le lecteur s’aperçoit, ravi, que malgré certains indices, il s’est laissé piéger. Est-ce que quand vous avez commencé ce roman, vous en aviez déjà la fin en tête ?
Il n’y a aucun intérêt à écrire un roman dont on connaît la fin. Je suis moins calculateur qu’instinctif. Quand je commence un roman, je sais seulement qu’il me mènera quelque part si je rame assez fort et assez longtemps pour le faire avancer. Mais, la plupart du temps, je pense aux personnages depuis plusieurs années. Il y en a que j’ai traîné pendant trente ans. Un jour, ça se décide. Je ne sais pas pourquoi. Dans ce domaine, il y a des choses qu’il serait déraisonnable de chercher à comprendre.
Dans un autre de vos romans (Charges comprises), il y a aussi, mais dans un registre beaucoup plus sombre, un héros alcoolique (enfin : ex-alcoolique), comme dans Le jardin du Bossu. C’est pour vous un bon thème romanesque ?
Non, ce n’est pas un bon thème romanesque. Parce que l’alcoolisme est une fin. Contrairement à l’ivresse qui est un début. Cela dit, dans Le jardin du Bossu le personnage pense qu’il ne risque de sombrer dans l’alcoolisme qu’au-delà de trente ou quarante bières. Ce sont des quantités qui témoignent de la dimension romanesque du propos. On peut faire semblant d’y croire, mais on n’est pas dupe. Après cinq bières, on a la table de multiplication facile.
Dans ce même roman, Charges comprises, le héros est aussi auteur de romans noirs, et il y a quelques considérations sur la littérature policière, par exemple « laquelle ne déteste pas depuis quelques années être prise au sérieux par les instances et les académies ». C’est ce que vous pensez ?
Pourquoi la littérature policière détesterait-elle être prise au sérieux ? Etre pris au sérieux, c’est une distraction on ne peut plus honnête.
Il y a une expression qui m’a beaucoup fait rire, lorsque le héros, comment dire… fait part de la manifestation physique de son attirance sexuelle pour la belle Marlène : il a le « fougnant ». D’où vient cette expression ?
J’habite sur la frontière franco-belge et je suis quasiment bilingue. En wallon, « fougnant » est le mot qui désigne la taupe. En lisière des pâtures et des pelouses, on entend assez souvent l’expression : « Tiens voilà le fougnant qui boutte », ce qui signifie que la « taupe est en train de faire une butte de terre ». La poésie animalière s’est mise au service de la métaphore sexuelle. L’érection n’avait rien à y perdre.
Pensez-vous renouveler cette expérience (au fait, est-ce une expérience ?) d’écrire un polar ? Votre héros ferait un bon personnage récurrent, non ?
Bien que paru dans la Blanche, Le Grand Bercail est un polar. C’est même exactement le genre de polar que j’aime. Donc, s’il y a eu un polar avant Le Jardin du Bossu il y en aura sans doute un après. Mais ce ne sera pas le retour du Bossu. Je suis trop lâche pour revenir sur les lieux de mes crimes.
J’ai en vrac quelques autres questions fondamentales : depuis combien de temps écrivez-vous ?
Depuis que je lis, certainement. Mes premiers essais de romans (très inachevés) datent à peu près de l’année de mes dix ans.
Est-ce que vous ne faites que cela ?
Depuis vingt ans, oui. Du matin au soir, sept jour sur sept.
Etes-vous basé sur l’idée de gauche ?
A la base, oui. On ne survit pas sans se faire des idées.
Etes-vous un couguar, comme votre personnage ?
Je ne crois pas. Ou alors c’est que j’aurais beaucoup changé.