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Stoppez les machines Le pied-rouge

Interview de François Muratet

par Bernard Strainchamps
Mise en ligne le Janvier 2007 | 647 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Bernard Strainchamps : Comment attribues-tu les noms à tes personnages ? Et pourquoi ?

François Muratet : C’est un vrai problème, pour moi, de leur donner des noms. Ils en changent sans arrêt. Parce que la première impression évolue, se transforme, et alors je me dis que ça ne va plus du tout. Comme je sais maintenant que je vais en changer de toute façon, je mets souvent un nom au hasard, et ensuite je le vire. Mais parfois je le garde. Derrière ma chaise, il y a une bibliothèque, et souvent je me tourne pour chercher un prénom sur la tranche des livres, ou alors je feuillète des revues à la recherche d’un nom qui va au personnage.

Il y a deux contraintes, je crois, au choix d’un prénom ou d’un nom. 1- il faut que ce qu’il évoque soit suffisamment universel pour que les lecteurs ressentent à peu près la même chose que moi (et ça, c’est pas facile, mais l’universalité est une quête, hein). 2- il ne faut pas qu’il se confonde avec un autre. Bernard et Bruno ne vont pas bien ensemble, Cécile et Céline non plus, Roberto et Eduardo pareil.
Dans la Révolte des Rats, qui se passe dans 50 ans environ, les prénoms sont volontiers plus ou moins désuets (Archibald, Eugène, Edouard, Alfonso, Josepha, Marcella) ou rares et étrangers (Kalim, Visnya). Pcq j’imagine que l’Europe future intégrera bcp d’étrangers (du moins je l’espère) et qu’elle se cherchera en même temps des racines. Et puis quand on veut faire futuriste, rien de tel parfois que de puiser dans le passé.

BS : Dans ce thriller, tu as apparemment toujours cherché à privilégier l’action sur le discours et on sent poindre derrière la prose des deux écrivains en herbe que sont A... et Olof, tes propres interrogations sur comment écrire un roman de politique fiction sans barber le lecteur.

FM : Oui, ce sont à la fois des interrogations, mais en même temps ça n’est pas sérieux. Je me moque de ma façon de travailler. Dans A Quatre Mains, Paco Ignacio Taibo imagine -non : dévoile- une ébauche de roman écrite par Léon Trotsky. J’ai trouvé ça très fort, très subtil, très enthousiasmant. Mes personnages, eux aussi, aimeraient écrire, mais ils n’ont pas le talent de Léon, qui, lui, manquait sans doute de temps pour arriver au bout de son roman. Alors ils hésitent. Comme moi, sauf que j’arrive à dépasser ce stade. Tout mon travail d’écriture commence par des hésitations écrites, des questions. Certains auteurs réfléchissent silencieusement, d’autres à haute voix, moi je réfléchis en tapant sur le clavier. Très rarement en marchant ou en prenant ma douche.
Quant à privilégier l’action sur le discours, oui, c’est important. Cela dit, je ne suis pas sûr d’avoir raison. J’ai peur d’ennuyer le lecteur par des bavardages, mais p-ê que je le soûle avec toutes ces cavalcades et ces explosions.

BS : Est-ce que tu pourrais revenir sur le découpage de ce roman au service d’une intrigue assez complexe ?

FM : Tout comme le Pied-Rouge, la Révolte des Rats s’est complexifiée au fur et à mesure de ses multiples réécritures. Le roman de base était très simple. Je ne sais pas trop pourquoi (p-ê est-ce la faute à Paco et à son vertigineux A Quatre Mains), je me suis dit qu’il fallait plus de personnages, plus de pays, plus de situations différentes et qu’il fallait tricoter tout ça de manière fluide et équilibrée, alors que moi-même j’avais de plus en plus de mal à m’y retrouver. J’ai fait des tableaux, des schémas, des résumés minuscules de chacun des 104 chapitres mis bout à bout et qui occupaient une colonne sur la partie droite de mon écran. J’ai même dû en faire un tirage papier en tout petits caractères pour avoir une vue d’ensemble. C’était affreux. Je me suis juré que le prochain roman aurait un héros unique, peu de personnages, un narrateur tout bête, le héros lui-même, tiens, une intrigue filiforme et que je ne chercherai pas à compliquer ensuite.

BS : La révolte des rats ne serait-elle pas la version du XXIème du Talon de fer de Jack London ?

FM : C’était en tout cas le projet de départ. La défaite de la Révolution et l’établissement d’une dictature d’un nouveau type. Et puis ça a un peu dévié.
A..., qui était très secondaire au début, s’est mis à enfler et à donner un autre sens au roman.

BS : Est-ce que à l’instar d’un Barjarvel, tu aurais peur de ce que ce peut ou pourrait engendrer les progrès techniques ?


FM : J’espère que tout le monde a peur de ce que pourrait engendrer le progrès technique. La peur est le début de la sagesse, non ?
Mais je n’ai pas peur du progrès. Il n’y a qu’à voir comme c’est pratique un téléphone portable pour se retrouver dans les manifs (je suis prof, en grève depuis 4 semaines), savoir ce qui s’est dit dans les AG des autres établissements, s’organiser rapidement, pour comprendre qu’on utilisera les progrès techniques pour résister à ceux d’en haut.
Certes, c’est pas pour autant qu’ils nous écouteront, mais bon.
L’inquiétant pour l’avenir, c’est que, comme aujourd’hui d’ailleurs, ils maîtriseront le progrès bien mieux que nous. Ils auront les équipements les plus perfectionnés, les ingénieurs les plus doués, les machines les plus performantes, jusqu’à ce que, enfin ou par malheur...
Je n’en dirai pas plus.

BS : « C’est bizarre qu’on ait du mal à parler de la révolution à tous ces types qui sont au bout du rouleau, tu ne trouves pas ? Ils préfèrent qu’on leur parle de religion. Et par ailleurs, on n’arrive pas beaucoup mieux à rassembler les ouvriers des zones protégées, tous ces mecs qui croient être du bon coté de la barrière parce qu’ils ont un boulot. » Est-ce que ton ministre ne t’a pas déjà proposé de diffuser ce roman visionnaire dans toutes les écoles ?

FM : Si, il m’en a parlé. Il est question d’un tirage à 600 000 exemplaires, directement ensuite dans les casiers des profs (et ensuite directement contre les grilles du MEDEF). Je pense que ça va se faire bientôt. C’est un chic type, ce Luc.

Si ce roman est visionnaire, il y a de quoi flipper, non ? J’espère bien que je me trompe sur notre avenir.


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