|
Newsletters |
|
ACCUEIL
|
NOUVEAUTÉS
|
GUIDES
|
INTERVIEWS
|
LECTURES
|
SUR LE WEB
|
CONSEILS
|
NUMERIQUES
|
|
envoyer par mail à un ami
Bernard Strainchamps : Comment attribues-tu les noms à tes personnages ? Et pourquoi ?
François Muratet : C’est un vrai problème, pour moi, de leur donner des noms. Ils en changent sans arrêt. Parce que la première
impression évolue, se transforme, et alors je me dis que
ça ne va plus du tout. Comme je sais maintenant que je
vais en changer de toute façon, je mets souvent un nom
au hasard, et ensuite je le vire. Mais parfois je le
garde. Derrière ma chaise, il y a une bibliothèque, et
souvent je me tourne pour chercher un prénom sur la
tranche des livres, ou alors je feuillète des revues Ã
la recherche d’un nom qui va au personnage.
Il y a deux contraintes, je crois, au choix d’un prénom
ou d’un nom. 1- il faut que ce qu’il évoque soit
suffisamment universel pour que les lecteurs ressentent
à peu près la même chose que moi (et ça, c’est pas
facile, mais l’universalité est une quête, hein). 2- il
ne faut pas qu’il se confonde avec un autre. Bernard et
Bruno ne vont pas bien ensemble, Cécile et Céline non
plus, Roberto et Eduardo pareil.
Dans la Révolte des Rats, qui se passe dans 50 ans
environ, les prénoms sont volontiers plus ou moins
désuets (Archibald, Eugène, Edouard, Alfonso, Josepha,
Marcella) ou rares et étrangers (Kalim, Visnya). Pcq
j’imagine que l’Europe future intégrera bcp d’étrangers
(du moins je l’espère) et qu’elle se cherchera en même
temps des racines. Et puis quand on veut faire
futuriste, rien de tel parfois que de puiser dans le
passé.
BS : Dans ce thriller, tu as apparemment toujours cherché à privilégier
l’action sur le discours et on sent poindre derrière la
prose des deux écrivains en herbe que sont A... et Olof,
tes propres interrogations sur comment écrire un roman
de politique fiction sans barber le lecteur.
FM : Oui, ce sont à la fois des interrogations, mais en
même temps ça n’est pas sérieux. Je me moque de ma façon
de travailler. Dans A Quatre Mains, Paco Ignacio Taibo
imagine -non : dévoile- une ébauche de roman écrite par
Léon Trotsky. J’ai trouvé ça très fort, très subtil,
très enthousiasmant. Mes personnages, eux aussi,
aimeraient écrire, mais ils n’ont pas le talent de Léon,
qui, lui, manquait sans doute de temps pour arriver au
bout de son roman. Alors ils hésitent. Comme moi, sauf
que j’arrive à dépasser ce stade. Tout mon travail
d’écriture commence par des hésitations écrites, des
questions. Certains auteurs réfléchissent
silencieusement, d’autres à haute voix, moi je réfléchis
en tapant sur le clavier. Très rarement en marchant ou
en prenant ma douche.
Quant à privilégier l’action sur le discours, oui, c’est
important. Cela dit, je ne suis pas sûr d’avoir raison.
J’ai peur d’ennuyer le lecteur par des bavardages, mais
p-ê que je le soûle avec toutes ces cavalcades et ces
explosions.
BS : Est-ce que tu pourrais revenir sur le découpage de ce roman au
service d’une intrigue assez complexe ?
FM : Tout comme le Pied-Rouge, la Révolte des Rats s’est complexifiée
au fur et à mesure de ses multiples réécritures. Le
roman de base était très simple. Je ne sais pas trop
pourquoi (p-ê est-ce la faute à Paco et à son
vertigineux A Quatre Mains), je me suis dit qu’il
fallait plus de personnages, plus de pays, plus de
situations différentes et qu’il fallait tricoter tout ça
de manière fluide et équilibrée, alors que moi-même
j’avais de plus en plus de mal à m’y retrouver. J’ai
fait des tableaux, des schémas, des résumés minuscules
de chacun des 104 chapitres mis bout à bout et qui
occupaient une colonne sur la partie droite de mon
écran. J’ai même dû en faire un tirage papier en tout
petits caractères pour avoir une vue d’ensemble. C’était
affreux. Je me suis juré que le prochain roman aurait un
héros unique, peu de personnages, un narrateur tout
bête, le héros lui-même, tiens, une intrigue filiforme
et que je ne chercherai pas à compliquer ensuite.
BS : La révolte des rats ne serait-elle pas la version du XXIème du
Talon de fer de Jack London ?
FM : C’était en tout cas le projet de départ. La défaite de la
Révolution et l’établissement d’une dictature d’un
nouveau type. Et puis ça a un peu dévié.
A..., qui était très secondaire au début, s’est mis Ã
enfler et à donner un autre sens au roman.
BS : Est-ce que à l’instar d’un Barjarvel, tu aurais
peur de ce que ce peut ou pourrait engendrer les progrès
techniques ?
FM : J’espère que tout le monde a peur de ce que pourrait engendrer le
progrès technique. La peur est le début de la sagesse,
non ?
Mais je n’ai pas peur du progrès. Il n’y a qu’à voir
comme c’est pratique un téléphone portable pour se
retrouver dans les manifs (je suis prof, en grève depuis
4 semaines), savoir ce qui s’est dit dans les AG des
autres établissements, s’organiser rapidement, pour
comprendre qu’on utilisera les progrès techniques pour
résister à ceux d’en haut.
Certes, c’est pas pour autant qu’ils nous écouteront,
mais bon.
L’inquiétant pour l’avenir, c’est que, comme aujourd’hui
d’ailleurs, ils maîtriseront le progrès bien mieux que
nous. Ils auront les équipements les plus perfectionnés,
les ingénieurs les plus doués, les machines les plus
performantes, jusqu’Ã ce que, enfin ou par malheur...
Je n’en dirai pas plus.
BS : « C’est bizarre qu’on ait du mal à parler de la
révolution à tous ces types qui sont au bout du rouleau,
tu ne trouves pas ? Ils préfèrent qu’on leur parle de
religion. Et par ailleurs, on n’arrive pas beaucoup
mieux à rassembler les ouvriers des zones protégées,
tous ces mecs qui croient être du bon coté de la
barrière parce qu’ils ont un boulot. » Est-ce que ton
ministre ne t’a pas déjà proposé de diffuser ce roman
visionnaire dans toutes les écoles ?
FM : Si, il m’en a parlé. Il est question d’un tirage à 600 000
exemplaires, directement ensuite dans les casiers des
profs (et ensuite directement contre les grilles du
MEDEF). Je pense que ça va se faire bientôt. C’est un
chic type, ce Luc.
Si ce roman est visionnaire, il y a de quoi flipper, non ? J’espère bien que je me trompe sur notre avenir.