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Qu’est ce qui vous a conduit à écrire ce roman ?
Une impulsion subite : je discutais un jour avec un collègue d’un cas particulier, celui d’un haut fonctionnaire d’une invraisemblable incompétence. Même le vigile de la tour en connaissait plus que lui en droit du travail. On se demandait vraiment par quel malentendu il était arrivé au poste très élevé qu’il occupait. Je me suis dit soudain : la seule explication, c’est qu’il a pris purement et simplement la place du légitime titulaire du poste. Ce qui m’a semblé intéressant dans cette idée en soi très banale, c’est que beaucoup de ses subordonnés, dans la réalité, se persuadaient en permanence que la situation était normale. En somme, ça pouvait être un imposteur, l’esprit petit-bourgeois de ses collaborateurs n’y verrait pas malice.
A partir de cette situation de départ, tout le reste s’enchaînait naturellement : l’absurdité de la bureaucratie, les personnages extravagants qui la peuplent, l’installation d’un système de corruption généralisée par l’imposteur qui s’aperçoit, à sa grande surprise, qu’il a carte blanche pour s’enrichir, jusqu’au moment où il menace d’être démasqué.
Avez-vous été confronté dans votre quotidien professionnel aux escroqueries décrites dans le roman ?
Le droit du travail a connu depuis une dizaine d’années une dévastation sans précédent dans ce pays. Je décris quelques-unes de ces dévastations – 35 heures, marchandisage, portage salarial, licenciement de salariés protégés, externalisation et suppression du salariat grâce à des systèmes bidons de franchise ou de gérance-mandat, détachement transnational frauduleux de travailleurs, mais il y a bien pire que cela. Comme je voulais faire un roman, et en aucun cas un pamphlet, je n’ai pas dressé un panorama exhaustif de la situation et ai surtout ajouté l’idée de la corruption. Dans la réalité, la haute administration en question avalise les dévastations par inertie ou pour des renvois d’ascenseur, des stratégies de carrière. Dans le secret des bureaux. Sans apparemment qu’il y ait des valises de billets. Mais je précise que mon livre ne fait pas de leçon de morale ; il a surtout pour but de faire rire de l’absurdité de la vie.
L’imposteur, c’est le narrateur. N’avez-vous pas peur que l’on confonde sa vision du monde avec la vôtre ?
Ecrire, c’est se trahir. J’ai bien peur que la vision du narrateur soit proche de la mienne. Il faudrait vraiment voir paragraphe par paragraphe, mais en gros, je rêve, comme le narrateur, d’une île où certaines locutions seraient inconnues : tabagisme passif, par exemple. Où les bons sentiments ne s’afficheraient pas en permanence comme un catéchisme officiel. Nous sommes dans un village global et, comme dirait Philippe Muray, nous avons les inconvénients de tout village : les cancans, l’intrusion de la morale officielle dans votre vie, la surveillance implicite et permanente. Chercher à s’en retrancher me paraît un aspect plutôt sympathique du narrateur, même si du coup il peut sembler d’une froideur et d’une distance excessive. C’est le prix de sa pudeur, probablement.
Je précise quand même que je n’ai jamais tué personne au bureau, même si j’en ai souvent eu envie.
Créer un personnage peu sympathique n’est-il pas un pari risqué ?
Les lecteurs se divisent, comme dirait Clint Eastwood dans le Bon, la Brute et le Truand, en deux catégories : ceux qui trouvent que le narrateur est une ordure, ceux qui le trouvent sympathique. Il est certain que le plaisir de lecture en sort renforcé si l’on appartient à la deuxième catégorie. Mais certains lecteurs de la première catégorie ont quand même aimé le livre.
Que signifie publier un premier roman ? Qu’attendez-vous ?
Vu le premier roman en question, j’en attends raisonnablement deux choses : me faire des ennemis, et des amis. Les deux sont d’ailleurs nécessaires dans la vie. Mais pour l’instant, à part sans doute quelques bureaucrates grincheux, le livre a été bien accueilli. Certains articles constituent d’ailleurs à eux seuls une récompense suffisante de l’effort entrepris.