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A l’occasion de la sortie de Buffet à volonté aux éditions Par hasard, et en cette période où le sapin cache une forêt en mal de croissance, j’ai trouvé heureux d’interroger notre "situ-comique" du polar.
J’aime les carottes râpées, j’ai une amie qui fait des mots fléchés et j’ai longtemps eu dans la cuisine une nappe identique à la couverture de ton bouquin. Suis-je définitivement beauf ?
Je pense que tu peux encore t’en sortir pour deux raisons :
- 1) tu lis visiblement des livres, toi, et donc ton activité mots fléchés/carottes/nappe olives n’est pas exclusive. Il y a de l’espoir. D’ailleurs la lecture te permets du coup de t’interroger sur tes goûts, la preuve. Tu progresses. Déjà , tu t’élèves.
- 2) moyennant une dizaine de séances de coaching à 3000 euros la séance, je peux t’aider à accepter tes goûts.
Qu’est-ce qu’un apatride social ?
C’est une formule inventée par ma compagne, comme je le dis dans le livre. Enfants de prolos, éduqués, nous avons des statuts sociaux ou des emplois qui font que nous ne sommes plus de cette classe sociale, et notre niveau culturel fait que nous ne nous y reconnaissons plus... Mais le vécu de nos origines sociales fait que nous ne nous sentons pas appartenir à une classe dite supérieure, ou bourgeoise, ou identifiée intellectuellement forte. Nous ne sommes nulle part et nous ne sentons bien nulle part. Renaud Marhic dit : "riche chez les pauvres et pauvre chez les riches". Pauvre/riche en terme intellectuels s’entendant.
Pas de patrie sociale. Si j’en crois le courrier abondant que déclenche ce livre -énormément plus que mes précédents- beaucoup se reconnaissent dans cette heureuse formule.
Dans ton journal préféré, Télérama, j’ai lu il y a deux, trois mois un papier très intéressant comparant le système qui prévaut actuellement dans la culture (gestion de projet, contrat à durée déterminée, paiement en fonction de la loi de l’offre et de la demande) à une avant garde du libéralisme. Qu’en penses-tu ?
Ce n’est pas faux. C’est une gestion de l’emploi jetable, de la flexibilité et de la mobilité. C’est chacun prestataire et fournisseur de contenu. C’est l’approche logistique stock et flux tendus, emplois malléables qui prévaut dans le libéralisme. Mais cela ne fait pas des artistes des libéraux ou des chantres du libéralisme. Car une nuance : être un travailleur libre ne fait pas de soi un libéral -puisque le libéralisme est une idéologie des patrons, et ne concerne que leur fonctionnement à eux, c’est la liberté du capital. Celle du travail est différente. Si je suis un travailleur qui essaie d’être libre, c’est différent d’un patron libéral. Mais ça ne fait pas de moi un adepte du libéralisme, seulement de la liberté et tout n’est pas lisible d’un point de vue économique et financier comme on veut nous le faire croire. C’est aussi entre le salarié et le patron un qui subit et un qui impose. Entre les deux, oui, c’est du libéralisme mais chacun ne tient pas le même bout et pourtant ça y ressemble.
Cela étant, je pense aux intermittents, être pensionné de l’état pour faire un art prétendûment parfois rebelle me semble un peu incompatible. Pour reprendre une formule de Franck Pavloff il y a quelque temps dans le Monde, on ne voit guère de drapeaux rouges et noirs flotter aux frontons des théâtres. Et en même temps ce n’est pas si manichéen, il faut bien qu’ils croûtent pour préparer un spectacle durant deux ans. Le système des intermittents permet entre autres un véritable service public culturel : financer des projets non commerciaux, exigeants, pas rentables. Le supprimer et remplacer par des CDD c’est une logique du privé, qui cherchera à comprimer ses charges : et donc ouvrir la voie à exclusivement des spectacles racoleurs... Et la culture s’affadit.
Pour parler de moi (oh oui, parlons de moi), j’ai préféré reprendre le joug salarial -une moindre des pires compromissions- plutôt que de continuer comme une fois à me taper 33 heures de train pour 6 heures d’atelier d’écriture (flexibilité, mobilité, sourire -la devise de L’Agence Tous-Tafs), plutôt que de survivre par des ateliers d’écriture ou des demandes de bourse à tout va qui auraient été de la perfusion ou de l’acharnement thérapeutique ou encore travailler pour la télé que j’abhorre. Car je crois que je ne peux être dedans et être critique. Actuellement j’ai beaucoup à redire à l’administration pour laquelle je travaille. Si j’en sors un jour et si j’en ai l’énergie, il se prendront un bouquin. Je ne sais pas si je réponds à la question.
Et surtout, peux-tu nous dire quelles sont les conséquences, pour les auteurs, de telles pratiques ?
Elles ne changent pas. C’est pareil depuis le 19e siècle. En 2002, "vivant de l’écriture" je n’ai pas gagné un centime, je n’ai pas eu le chômage et pourtant en 2001 j’avais super bien gagné ma vie et ça fait quarante ans que je bosse et cotise. L’auteur n’a aucune protection.
Pour l’auteur c’est la jungle et je rappelle que par exemple dans une pièce de théâtre le poseur de moquette est technicien aux intermittents (et c’est très bien ainsi, je suis pour) s’il est au chômage à l’issue des spectacles, mais l’auteur de la pièce n’a que dalle et n’est pas salarié durant les représentations. Depuis toujours les auteurs sont la 12e roue du carrosse. C’est vrai au cinéma pour les scénaristes qui se battent pour qu’on connaisse leur nom sur l’affiche, etc.
Quelles sont les raisons qui ont motivé l’écriture de ce livre ?
D’abord c’est un livre qui n’aurait pas dû être écrit. Déprimé, j’avais décidé d’arrêter d’écrire et basta, de ne pas en faire un plat. Seulement bien auparavant, j’avais fait une promesse à Par Hasard ! car leur projet est vraiment bien et je l’ai donc tenue lorsqu’ils se sont lancés (je dois l’avouer avec honte : à un moment j’espérais secrètement qu’ils renoncent à leur projet pour ne pas être contraint de tenir ma promesse) et me suis forcé à écrire ce bouquin. Je n’avais pas d’idée de roman qui parvenait à me motiver, mes ex projets me tombaient des mains (des polars de plus comme j’ai fait jusqu’à maintenant, c’était sans plus d’intérêt pour moi), autre que celle d’exploiter mes notes prises dans le centre de vacances, dont je ne savais plus que faire car je n’avais pas envie d’écrire.
En pleine crise qui perdurait, j’ai voulu donc faire le point, faire mes adieux par le biais de ce livre à rendre et vider mon sac, vraiment, car la métaphore du camp de vacances qui m’avait à l’époque frappée me restait elle toujours intéressante. Bref, dire les bonnes et les mauvaises choses qui me travaillent, une dernière fois sans me faire chier à construire une intrigue tordue d’autant que je ne suis pas très bon pour les intrigues non plus (je me suis aperçu que c’est très difficile pour moi, de parler de moi ou du réel frontalement, et il y a du coup des centaines de choses que je ne me suis pas autorisé à faire). Renaud Marhic m’a fait confiance et pourtant je me disais que ce bouquin désordonné, imbitable, Ovni, n’était peut-être pas ce qu’il attendait. Et maintenant on m’écrit que c’est mon meilleur bouquin, qu’il annoncerait enfin mon apparition en tant qu’écrivain après ce qui aurait été des tâtonnements auparavant, -ça me dépasse (en même temps il est différent des autres, alors ça ne veut rien dire). Des mails que je reçois m’intimident même, car je ne pensais pas avoir des réactions si enthousiastes ou émues. Et pourtant ce bouquin, je ne le trouvais pas bon lorsqu’il était terminé. Mais sûrement que le travail d’édition y est pour beaucoup, Renaud a réussi à sculpter ma bouse.
Faut-il annoncer à tous les bibliothécaires de cette liste que dans certaines régions de France le livre est mort, qu’il faut le remplacer dans les médiathèques par des produits d’appel ?
Bien sûr que non. C’est ridicule. Plus il y aura de produits plus il faudrait de bibliothécaires pour résister à l’envahissement des produits. La marchandise n’a pas gagné heureusement et des éditeurs comme "Par Hasard !" s’élèvent contre ça, heureusement. Les bibliothécaires sont un maillon indispensable pour que les produits ne gagnent pas. Annoncer leur inutilité n’est pas une prophétie, mais une intoxication à vocation idéologique, c’est prétendre valider ça comme un fait acquis. Or non, rien n’est acquis encore. Ca résiste.
"Si on vit dans une société de la communication, de la manipulation, faut-il condamner la psychologie parce que l’homme galvaude cette discipline ?"
Certainement que non. Après tout elle a aidé des gens et en a guéri. Toutefois je la rejette à titre personnel, car pour moi elle a tout l’air d’une église comme je l’explique avec ses saints, ses miracles, ses schismes, ses écoles à gourous, ses préceptes et textes incompréhensibles (lacaniens)... Mais l’Eglise aussi a guéri des gens. Ce qui m’exaspère c’est qu’elle est très forte, prétend expliquer le monde (holisme) et a imprégné tout, à commencer par le vocabulaire. Moi même je me surprend à avoir des névroses et faire des lapsus, c’est dire.
Lors de ton séjour dans ce centre, village ou camp de vacances, tu déclares avoir lu le premier récit de Jean Hatzfeld sur le génocide rwandais. Depuis le génocide des juifs et des tziganes, l’histoire se répète. Récemment avec la Bosnie et peut-être demain avec la Côte d’ivoire. Ne penses-tu pas que cela pourrait se reproduire ici très rapidement ?
Je n’en sais rien. Je ne suis pas politologue. Le Rwanda se préparait par un lent processus depuis les années 50 comme l’explique Hatzfeld. La "solution finale" a été elle aussi le résultat d’un long processus et d’une crise économique. Il faut aussi une force de propagande assez dingue, de Goebbels à Radio 1000 collines. On peut imaginer que le FN passe au pouvoir et que télés et radios matraquent des appels à la ratonnade. Dans Jihad, Jean-Marc Ligny raconte ça... Ce n’est pas impossible, oui, quand on voit ce que fait Bush avec les médias.
Dans son prochain bouquin qui sort en février Bordage imagine l’Europe devenue chrétienne intégriste. Pourquoi pas... Mais encore, je ne suis pas devin.
Comment résister quand la bêtise devient majoritaire ?
Je suis allé voir un spectacle formidable à Dijon, hier, les "phabricants
d’univers singuliers". A la fin les acteurs, très drôles, font un bref laïus
sur les intermittents. Il y avait des enfants assis au premier rang sur le
tapis. Un acteur s’adresse à eux : "Maintenant on va expliquer la
situation des intermittents aux ptiots". Et il leur dit simplement ça :
"Vous voyez les enfants, la culture, c’est une petite graine. Il faut la
mettre en vous, elle va pousser, pousser, pousser, pousser... Et plus tard elle
vous PROTEGERA CONTRE LA CONNERIE".
Cher maître de la daube (en référence à la rubrique que tu tenais dans
l’Ours polar), pourrais-tu nous donner la recette de l’autofiction
? Mais est-ce encore un genre à la mode ?
Il s’agit de parler de soi en enjolivant, en fictionnant, en apportant ou non un propos autre que celui du journal réaliste. Le maître livre du genre a été écrit il y a longtemps par Serge Doubrovski : "Le livre brisé". Ca peut aller loin : sa compagne en serait morte durant le processus d’écriture.
On peut faire rentrer un peu tout et n’importe quoi dans le genre. Par exemple je pourrais y mettre Bukovski !
L’autofiction a été une mode et une stratégie commerciale : c’est fini depuis l’an dernier, pratiquement, j’ai l’impression. Elle a été exploitée pour des raisons médiatiques et de "produits". Mais elle reviendra. Ca fait des bouquins vite faits et facilement vendables : on est à l’ère de la télé réalité. On aime bien voir et savoir ce que font les autres...
Tu as l’écriture mélancolique. Nostalgie d’un désir insatisfait ?
Pas qu’un désir. Des milliers. Comme tout le monde déprimé en ce moment.
Tu cherches jusqu’à désamorcer les critiques sur ton style en le sous qualifiant d’avance. Comment s’est déroulée l’écriture de ce roman ? A quoi attaches-tu de l’importance ?
En fait je ne fais pas mon faux modeste. J’ai un regard très dur, sincèrement, sur ce que j’ai fait jusque à maintenant. Je trouve ça gentillet sans plus. Pas assez méchant, acide, caustique, dérangeant. J’ai eu la chance que cela soit bien accueilli. Comme auteur, je ne me trouve pas très bon, je connais mes limites et les défauts, nombreux, de mes bouquins. Sur le style, il y a deux choses :
1. Je m’attache plus au fond qu’à la forme. Le style ne m’intéresse que si je peux amener une chute en fin de paragraphe. Bref l’aspect mécanique. La stylistique, l’esthétique, le bien dit, je m’en tape. Seul m’intéresse le propos. On peut m’emballer un super livre ou un super film dans un style et une esthétique remarquables, je ne parviens pas à marcher s’il n’y a pas un propos, un point de vue fort, un argument, une théorie, une thèse, etc... avec lequel je sois d’accord ou non, (c’est ainsi que 90% des films ne m’intéressent pas car on ne me raconte rien, ou des conneries,, et je ne vais plus au cinéma depuis une dizaine d’années). En revanche tu vas m’écrire comme un pied un point de vue qui m’interpelle comme on dit, je préfèrerai cette façon. C’est presque un handicap car je ne parviens plus à me lâcher sur du divertissement, ou très peu, et 90% des livres ou des films aujourd’hui me font bailler : ils ne me disent rien de nouveau en général ou n’apportent rien de neuf ou de différent sur un thème même usé.
2 Je ne suis pas un styliste. Il y en a qui le font et le feront toujours mieux que moi, chacun son job. Dard disait que s’il a un message à faire passer il n’écrit pas un roman, il va à la poste : ben moi je pense le contraire et le style est secondaire. S’il y en a un, c’est simplement par hasard, parce que c’est de moi, ma façon tordue de penser qui se retrouve là . Mais je ne travaille rien hormis les effets parfois (genre le gag est amené en progressant à la fin du paragraphe, ce qui est un minimum, on le fait même en racontant une histoire drôle).
Par ailleurs j’ai un mal fou à travailler sur la durée. Il y a des romans qui ont été écris en 8 jours (10 heures par jour) et point barre (ça se sent d’ailleurs).
Chaque jour je repasse ce que j’ai fait, le reprends et continue le “d’un trait” dans la foulée. Ce qui signifie que le dernier jour je reprends tout le roman avant d’écrire les dernières pages. Une fois fini, ça ne m’intéresse plus, je suis incapable de laisser reposer et reprendre. Il faut que je passe à autre chose. Car soit ça me gonfle, soit je trouve immanquablement ce que j’ai fait très mauvais et ça m’accable (j’ai horreur de me relire longtemps après, je ressens comme de la honte).
Pour “Buffet à volonté” c’est différent. En pleine flaque de déprime j’ai mis un an à l’écrire, par périodes plus ou moins longues. Par ailleurs il a bénéficié d’un travail d’édition rare de la part de Renaud Marhic qui n’a pas hésité à couper de longs passages et m’a fait des remarques précises, a relu avec rigueur, etc, un travail comme je n’ai eu qu’une fois avec Laurence Decréau alors chez Flammarion pour l’Agence Tous-Tafs. Ce travail ainsi effectué par l’éditeur me redonne envie de me remettre dessus, car ça m’intrigue et me stimule et me fait progresser. Une telle attention sur un ouvrage de la part d’un éditeur devient rarissime.
Sur l’importance, en sus du propos : je veux essayer de faire ressentir au plus proche ce que je ressens (plaisir, douleur, ennui, etc) au lecteur. C’est difficile et parfois il faut inventer des ficelles. Foucaut disait que la moindre des politesses est de faire partager au lecteur le plaisir que l’on a éprouvé lors de l’écriture. Je m’essaie donc à la “jubilation” parfois. Je veux vraiment que ce soit un moment de partage. Il est inconcevable d’exclure le lecteur qui m’accorde poliment de l’attention. Enfin, de mon point de vue.
Ma conclusion de lecteur : tu ne serais donc pas prêt à raccrocher contrairement à ce que tu annonces dans Buffet à volonté.
Finir "Buffet..." m’a sorti de ma dépression et m’a redonné un certain goût de l"’écriture, une envie. Mais c’est ambivalent : je n’ai plus d’énergie pour le faire, suis écoeuré et en fait je n’ai tout simplement peut-être plus rien à dire.