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Qu’est-ce qui vous a motivé à publier ce recueil de textes ? Comment les avez-vous sélectionnés ?
Jean-Paul Liégeois, un éditeur du Cherche-Midi, suit tout ce que j’écris depuis les débuts. Il a été le tout premier à consacrer une enquête de plusieurs pages, en 1984, à Meurtres pour mémoire. À plusieurs reprises, il m’a demandé de rassembler tous les textes que je publiais dans les journaux, les revues, des collectifs éphémères. J’ai fini par me plonger dans tout ce fatras, en scannant des publications diverses, en cherchant dans les mémoires des ordinateurs périmés stockés à la cave... Au bout du compte, je me suis retrouvé face à un monstre de plus de mille pages. J’ai relu et gardé ce qui me paraissait avoir encore de la pertinence, tant du point de vue des faits évoqués que de l’écriture. Il en reste donc 500 pages. Alors que j’étais tenté de regrouper les articles, carnets de voyages, textes d’interventions littéraire ou politique par thèmes, Jean-Paul Liégeois m’a conseillé de conserver la seule chronologie de parution et de créer des séquences en ouvrant chaque année, de 1986 à 2008 par une image en résonance avec le thème principal de l’année considérée.
La mémoire longue, c’est un peu un concentré de Didier Daeninckx. C’est passionnant et très clair. Et votre parcours a un sens. Pesez-vous les mots que vous utilisez ?
J’ai toujours fait une extrême attention aux mots que j’utilisais, ce qui ne veut pas dire que quelquefois on ne se laisse pas emporter par la passion qui, chacun le sait, aveugle.
Il ne s’agit pas ici de "romans", de "nouvelles", où seule la liberté est de rigueur, mais d’interventions journalistiques, de textes d’investigation où c’est la vérité qui porte les exigences. Relisant ces plus de mille pages, écrites tout au long d’un quart de siècle, j’ai été assez surpris de constater que le travail de réflexion et d’élaboration des différents textes avait pour effet cette maîtrise de l’expression.
Hammett a écrit qu’il a sorti le crime de son vase vénitien et qu’il l’a flanqué dans le ruisseau. Vous, vous déclarez (je cite approximativement) que vous jetez l’histoire dans la fiction. Pourriez—venir sur cette phrase ?
Je me suis aperçu assez rapidement que l’écriture était aussi un moyen d’aller plus loin dans la réflexion. Le fait de se confronter à la page blanche ou à l’écran blême vous place d’emblée en état de vérité. Les personnages creusent dans l’obscurité et vous permettent de résoudre toute une série d’énigmes que la seule pensée est incapable de percer à jour. De ce point de vue, le roman flirte avec la science, la connaissance, et c’est l"’écriture de livres comme Meurtres pour mémoire, Cannibale ou Le Retour d’Ataï, puis de Itinéraire d’un salaud ordinaire qui m’a véritablement fait approcher ce problème de la schizophrénie française vis à vis de l’Histoire. Qu’on songe simplement au fait que la colonisation et ses massacres quotidiens, que l’application du Code de l’Indigénat, que l’anéantissement des cultures, des langues, se sont faits, un siècle durant, au nom des principes de la République, de la trilogie inscrite aux frontons de nos mairies, de nos écoles.
Que signifie être un combattant aujourd’hui ?
La radio, ce matin, annonce qu’une femme s’est immolée devant la maison d’arrêt du Mans pour protester contre l’expulsion vers l’Arménie de l’homme dont elle était amoureuse.
Il y a quelques temps, des policiers faisaient la chasse aux enfants de sans-papiers, jusqu’au sein des écoles maternelles.
Alors on essaie de dire sa solidarité, en parrainant un "invisible", en accompagnant des démarches, en laissant une trace comme ces mots :
Sauvageon de la millième génération
Crapule, racaille,
Sauvageon de la millième génération,
Tout est calme autour de l’école
Où le maître interroge
Ses petits drôles à tour de rôle.
Crapule, racaille,
Sauvageon de la millième génération,
Un fourgon s’est garé
Sur le bitume de la cour de récréation,
La nuée bleue, casquettes à visière,
Rampe vers les murs en traînant ses filets.
Crapule, racaille,
Sauvageon de la millième génération,
Tu nous coûtes trop cher,
On va te réduire au Karcher,
Te jeter à terre,
Te foutre en charter,
On en a assez de payer,
Pour que tu apprennes le français.
Crapule, racaille,
Sauvageon de la millième génération,
C’est la meute de Sarko,
Qui rafle les enfants sages,
Ses flics pleins de rage
Qui dans la classe font le ménage.
Crapule, racaille,
Sauvageon de la millième génération,
La France, si tu l’aimes pas, tu la quittes !
C’est le langage qu’on tient aux mômes de dix piges,
Qui savent déjà qu’il faut attendre la rime :
« Et si tu l’aimes, je te nique ! ».
Cours crapule !
Cours racaille !
Cours, sauvageon de la millième génération !
Saute par-dessus les murs,
Planque-toi dans les failles,
Cours gamin,
Cours Poulbot,
Cours Gavroche,
Cours, sauvageon de la millième génération.
(d’après « La chasse à l’enfant » de Jacques Prévert)
Vous avez écrit à de multiples reprises sur les négationnistes, et dénoncé l’alliance des rouges et bruns. On a besoin de gens comme vous pour comprendre l’histoire et dénouer les noeuds des intrigues. N’avez-vous toutefois jamais peur de commettre une erreur d’appréciation ?
Pendant dix années, j’ai travaillé sur ce sujet du négationnisme et de la dérive de secteurs de l’ultra-gauche vers cette aberration. Un combat où l’on se sent englué dans la boue, à remuer les textes les plus ignobles qui soient. On n’en sort pas indemne. Sans même parler de l’adversité, de l’étonnement toujours renouvelé des bonnes âmes, du scepticisme. Mes premiers articles sur ce sujet datent de 1989, et il a fallu à certains le crash de Roger Garaudy en 1995 ou celui de Dieudonné ou Alain Soral dix ans plus tard, pour admettre la réalité du problème. J’ai lu des milliers de pages immondes pour me garantir contre le procès d’intention, j’en ai discuté avec des amis historiens, philosophes, avocats, militants politiques. J’ai pris tous les risques en publiant mes conclusions. Une partie de la bonne société littéraire m’a mis en quarantaine. J’ai continué à creuser le sillon. L’année passée, et je le raconte précisément dans La Mémoire longue, Robert Badinter m’a demandé de venir témoigner en sa faveur dans le procès que lui intentait le principal négationniste français, Robert Faurisson. J’ai reçu cette demande comme une confirmation de l’utilité du combat que j’avais mené.
A quand le prochain recueil de nouvelles ?
Je viens de publier un "Petit éloge des faits divers" en Folio Gallimard. Les éditions Verdier ont sous le coude environ trois cents pages de nouvelles diverses avec, comme titre provisoire "Couleur : noir".