Bibliosurf.com : derrière l'écran, il y a un libraire Newsletters Twitter Facebook RSS RSS
ACCUEIL
NOUVEAUTÉS
guide
GUIDES
INTERVIEWS
LECTURES
SUR LE WEB
CONSEILS
NUMERIQUES
Merci d'acheter vos livres sur bibliosurf
Un  de  trop Racines amères L’Ancien crime Bois-Brûlé Étoiles cannibales

Interview de Claude Amoz

par Bernard Strainchamps
Mise en ligne le Décembre 2006 | 583 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

publié en octobre 2003 sur mauvaisgenres.com


Ecrire une notice sur un auteur pour un dictionnaire (en l’occurrence le Dictionnaire des littératures policières de Claude Mesplède), est-ce un exercice difficile ? Pourquoi Dostoïevski ?

Un travail difficile, exigeant, mais passionnant. A cette occasion j’ai relu tous les romans de Dostoïevski, et cela a été une belle aventure (j’avais oublié certains personnages, certains épisodes). Dostoïevski est le premier romancier qui m’ait vraiment marquée, quand j’étais adolescente. Et il touche au roman noir par tant de traits : violences, crimes, personnages à la marge de la société, importance du mal...

Est-ce que vous lisez beaucoup ?

Enormément. Sans arrêt. Je connais des auteurs qui ne lisent pas, de peur d’être influencés. Mais moi, c’est l’inverse. Je n’écrirais pas si je n’aimais pas la lecture, passionnément.

Dans cette notice, j’ai appris que le père de Dostoïevski a été assassiné par ses serfs et que 30 ans plus tard, ce fait inspirera les frères Karamazov. Quelle est la part d’autobiographie dans vos histoires ?

En apparence, il n’y a rien d’autobiographique. Mes personnages évoluent dans des milieux socioprofessionnels très différents du mien ; leurs occupations, leur passé, leurs problèmes ne sont pas les miens. Mais en fait, je me suis aperçue que, sans en avoir conscience, je mettais beaucoup de moi dans mes romans. Un seul exemple : de jeunes lecteurs m’ont fait remarquer que presque tous mes personnages ont été orphelins de bonne heure ; or, cela a été mon cas, mais je ne m’étais absolument pas rendu compte que je reproduisais ma propre histoire (maintenant, j’essaie d’éviter de mettre en scène des orphelins !)

William Irish a vécu très tard chez sa maman... et a écrit de très bons suspenses... Faut-il avoir subi un traumatisme affectif pour devenir auteur de ce type d’histoire ?

Pierre Siniac aussi je crois est resté avec sa mère... Je pense qu’il faut avoir rencontré la souffrance, oui, mais jusqu’à un certain point seulement, sinon elle vous brise ou vous tétanise et vous ne pouvez plus rien faire. Comme dit l’autre : "Tout ce qui ne te détruit pas te rend plus fort". Encore faut-il ne pas être détruit...

Trous noirs et étoiles cannibales... Le passé ne veut pas mourir et ne cesse de tourmenter le présent, écrit à votre sujet François Guérif. être libre et heureux, est-ce possible ?

Je l’espère. C’est vrai que mes personnages n’y arrivent guère. Mais si mes textes sont pessimistes (bien malgré moi : ce n’est pas un choix), j’essaie, moi, d’être optimiste.

Vous avez de l’affection pour les petites gens, les bras cassés. Est-ce que vous concevez de raconter une histoire avec des protagonistes vivant dans le seizième ?

Les SDF que je peins dans étoiles cannibales, je les ai côtoyés dans ma jeunesse, quand je travaillais dans un foyer d’accueil pour sans-abri. Les vieillards de Dans la tourbe, je les ai connus à Ivry, à l’hôpital Charles-Foix où nous organisions des séjours de vacances pour eux. Dans les deux cas, j’ai rencontré des figures inoubliables, bouleversantes, que je ne pouvais pas ne pas reprendre un jour dans mes textes (avec toute la distance romanesque nécessaire).

Mais dans étoiles cannibales, j’ai aussi mis en scène une jeune femme, Odile, de très bonne famille (son père était chirurgien) et bien intégrée socialement (elle est vétérinaire). Pourtant, elle a souffert de maltraitance et se trouve aussi mal en point, affectivement, que les miséreux. Comme le dit un de mes personnages : "Va savoir où passe la frontière. Elle ne tient pas à l’argent. Il s’agit d’amour, d’abord et avant tout".

"Vous avez tué, c’est vous le principal assassin, je n’ai été que votre fidèle instrument, vous avez suggéré, j’ai accompli". Le coupable n’est pas forcément celui que l’on croit. Est-ce juste pour entretenir le suspense ?

Cette citation des Frères Karamazov me semble aller très loin. Dans ce roman, celui qui pousse au crime est aussi coupable - ou aussi malade - que celui qui l’exécute. J’aime bien ce principe d’une culpabilité diffuse (dans Bois-Brûlé ou dans étoiles cannibales, la culpabilité est partagée entre plusieurs personnages, dont certains, sans avoir vraiment agi, ont laissé faire ou créé les circonstances favorables au crime).

Dans mes textes, j’attache une grande importance à l’énigme, aux fausses pistes. Héritage d’Agatha Christie, sans nul doute, un auteur beaucoup moins simpliste et beaucoup plus trouble qu’on le dit parfois : elle joue subtilement sur l’illusion, sur les multiples interprétations qu’on peut donner d’un même fait (Perec l’aimait beaucoup). Mais chez moi, pas d’Hercule Poirot, pas de révélation finale. Et pas de frontière aussi marquée que chez elle entre le coupable et les innocents.

Comment choisissez-vous les régions dans lesquelles vous implantez vos intrigues (l’Argonne pour Bois-Brûlé, la Camargue pour Un de trop) ?

Il m’est difficile d’écrire une histoire sans avoir trouvé le cadre dans lequel elle doit nécessairement se dérouler et sans lequel elle n’aurait pas sa vraie profondeur. Cette recherche du cadre me prend parfois beaucoup de temps. Pour Bois-Brûlé, j’avais en tête une histoire de jalousie fraternelle et de haine entre deux hommes qui se disputent une maison (donc un territoire). Mais je ne savais pas où la situer. Quand j’ai découvert l’Argonne, je me suis dit que ce pays, qui porte encore les cicatrices de la Grande Guerre, convenait parfaitement : c’est le lieu du fratricide par excellence. Pour Un de trop, la Camargue, où les éléments se confondent, où la terre s’engloutit et la mer s’envase, m’a paru matérialiser la confusion dans laquelle se débat mon personnage. Et il y a le Rhône en crue qui joue un rôle essentiel dans l’intrigue.

Est-ce qu’il existe une méthode pour écrire un bon suspense ?

S’il y en avait, cela se saurait. Mais on trouve beaucoup de pistes intéressantes dans écritures de Stephen King. Il insiste sur l’importance de "dire la vérité" (celle des personnages, celle surtout de sa propre voix, de ce qu’on a réellement à dire). D’après lui, les "trucs" et les procédés repris à d’autres auteurs ne marchent jamais. Je recommande aussi l’Art du suspense de Patricia Highsmith. Elle aussi, elle insiste sur "l’impression de vécu" que le romancier doit absolument ressentir en se mettant au travail.

"J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse." L’écrivain, c’est un équilibriste. N’avez-vous pas peur d’écrire le roman de trop ?

Bien sûr. Terriblement. Mais j’ai encore plus peur de ne pas arriver à écrire le prochain roman.


Bibliosurf.com 9 rue Eugène Gibez 75015 Paris. Tel 09 61 25 97 52. contact