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Interview de Brigitte Aubert

par Serge Perraud
Mise en ligne le Octobre 2008 | 1233 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Brigitte Aubert s’est fait reconnaître comme un auteur incontournable dans le paysage du roman policier francophone. Elle, qui revendique écrire de purs divertissements policiers, aborde tous les genres du suspense psychologique à l’épouvante, de l’espionnage à la terreur, du gore à l’aventure en passant par l’humour…

Cette faculté à changer, toujours avec bonheur, de registre lui a valu d’être surnommée par Michel Abescat, (journaliste à Télérama) le Frigoli du polar. Cependant, il manquait un « costume » important à sa panoplie, celui du roman policier historique.

Et bien, c’est fait ! Brigitte Aubert nous a réservé une surprise de taille en proposant, dans la collection Grands détectives des Éditions 10 – 18, la parution simultanée de deux romans policiers historiques le 18 septembre 2008. L’action de ces livres se déroule à la fin du XIXe siècle, dans le milieu des inventeurs qui cherchent à animer les images pour donner naissance au cinéma. Elle crée, en la personne de Louis Denfert, un héros particulièrement attachant qu’elle entoure d’une équipe de personnages aux capacités fort complémentaires dans la période choisie. Il en résulte des romans aux intrigues passionnantes, riches en détails de toutes natures sur une époque foisonnante et bouillonnante.

Rencontre avec l’auteur pour approfondir sa démarche.

Vous avez, à ce jour, surtout écrit des romans policiers et des thrillers contemporains. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous confronter au roman policier historique ?

Ça me trottait dans la tête depuis longtemps, le désir de revenir à la littérature de mon enfance, à la magie de Monte-Cristo d’Arsène Lupin ou de Rouletabille à une époque qui m’a toujours séduite.

Le choix de la période et du milieu s’est, semble-t-il, imposé de lui-même. Pourquoi cet attrait pour le cinéma ? Est-ce un projet que vous caressiez depuis longtemps ?

De même le cinéma m’est apparu une évidence, en raison de mon propre parcours de mon enfance, et de la fascination pour une invention qui a tout de même changé le monde !

Vous dévoilez, dans Le miroir des ombres, les raisons du prénom de votre héros, Louis Denfert. Mais, pour sa création, vous êtes-vous inspirée d’un personnage réel ou est-ce un personnage de fiction ?

C’est totalement un personnage de fiction, et même un clin d’œil à tous les autres héros de papier.

Pourquoi avez-vous retenu la profession de reporter pour votre héros ?

Parce qu’elle conjugue liberté et enquête, et libère l’auteur du carcan de la réalité administrative ! (Règlements de police etc.)

Vous faites évoluer votre héros parmi des pionniers du cinéma, les inventeurs qui ont contribué à en faire cette réalité technique et sociologique que nous connaissons. Comment vous êtes-vous préparée à une telle plongée ?

C’est un milieu qui m’était déjà familier en tant que cinéphile et par mon milieu professionnel (exploitante de cinéma). Mais là il a fallu m’immerger en profondeur au cÅ“ur d’une abondante documentation hélas souvent contradictoire ou incomplète, le cinéma faisant en quelque sorte son cinéma dès sa naissance ! Cela m’a permis de découvrir des documents et des bouquins passionnants et des inventeurs formidables.

Au-delà de l’univers de ces inventeurs, vous nous faites découvrir d’autres domaines de recherches comme l’anthropométrie, avec le professeur Lacassagne. Celui-ci peut-il être considéré comme le fondateur des techniques modernes d’investigation criminelle ?

Ce n’est sans doute pas le seul fondateur, mais en tout cas l’un des principaux acteurs du monde médico-légal et judiciaire de l’époque qui a fait avancer de manière spectaculaire la technique des autopsies et a posé les bases de la méthodologie en ce domaine.

Vous nous faites pénétrer également dans le monde de la prestidigitation, faisant se rapprocher la pratique classique de celle-ci des découvertes modernes. Mais ne vous attachez-vous pas à explorer tous les arts du spectacle de cette époque ?

Oui, car ça bouillonne sur les scènes d’alors ! Magie, music-hall, théâtre, opéra, tous les spectacles vivants sont pris d’assaut par des foules qui n’ont ni radio ni télé ni cinéma ! D’où une inventivité et une créativité redoublée.

Pour Le miroir des ombres, le point de départ de l’intrigue est le meurtre sauvage d’une jeune anglaise, découvert en gare de Dijon. Vous basez-vous sur un fait divers réel ou ce meurtre, à Dijon, vous permet-il de faire le lien avec la disparition de Leprince ?

C’est de la fiction qui me permet effectivement de relier l’affaire à Leprince.

Une large part de votre livre porte sur la disparition mystérieuse d’un des pionniers du cinéma : Louis Auguste Leprince. Cette disparition est-elle restée inexpliquée et inexplicable ?

Cela reste un mystère et comme je le dis dans ma postface en plaisantant, un mystère à la disposition de tout lecteur enquêteur. La préfecture de Paris ne garde aucune trace de l’affaire. L’homme s’est évaporé un beau jour et voilà ! On a suggéré un suicide, un meurtre, un complot, mais le fait est là : nul ne sait. Et on n’a jamais retrouvé non plus ses bagages. En fait le peu que l’on sait de sa dernière apparition repose sur le témoignage de son frère…

Louis vit avec Camille, une comédienne de la Comédie française. Est-elle également un personnage de fiction ou empruntez-vous à une ou des comédiennes de cette époque ?

Là encore c’est un personnage de fiction qui emprunte à toutes les comédiennes.

On retrouve des personnages du premier livre dans le second, comme Émile, Albert... Souhaitez-vous créer un groupe de personnages récurrents que l’on retrouvera d’aventures en aventures ?

Tout à fait, c’est une petite troupe que j’aime bien qui va aller d’aventure en aventure.

Le miroir des ombres se déroule en 1891. Pour votre titre suivant, La danse des illusions l’action se développe pendant l’hiver 1895. Donnez-vous une chronologie aux enquêtes de Louis Denfert ou voulez-vous nous les dévoiler sans une progression dans le temps ?

Je pense rester dans une chronologie approximative, disons toujours entre 1895 et 1900, hormis le premier volume qui posait les bases du reste.

Vous privilégiez, je crois, les documents et informations de l’époque, quitte à donner des éléments aujourd’hui erronés. On ne peut, dans un souci de cohérence, qu’adhérer à cette démarche. Est-ce pour mieux faire ressentir l’atmosphère de cette période ?

Oui car pour se transformer en citoyen de l’époque il faut se reporter aux journaux, aux écrits et à la manière de l’époque. Je ne veux pas poser un regard d’historienne, mais juste nous emmener en balade dans un autre temps en essayant d’entrer dans la peau de nos arrières arrières grands parents.

Vous faites, dans vos deux livres, une grande place aux sectes sataniques, aux cercles spirites, aux croyances magiques. À l’époque, les individus étaient-ils plus portés vers cet ésotérisme qu’aujourd’hui ?

Ils l’étaient d’une façon différente, les sociétés tournées vers l’ésotérisme avaient pignon sur rue et de nombreux intellectuels y adhéraient. Aujourd’hui on considère cela avec un certain mépris et on consulte les voyantes en cachette, mais les journaux sont encore bourrés d’annonces proposant en fait des services magiques !

Vos romans sont traversés par une foule de personnages historiques qui jouent un petit rôle dans votre intrigue. Est-ce amusant d’animer ainsi de tels personnages ? N’est-ce pas aussi une difficulté supplémentaire pour garder une cohérence avec l’image historique du personnage ?

Jouer à insérer une figure historique dans mon intrigue est à la fois difficile et stimulant. Ce sont des guest stars que je m’offre, on pourrait imaginer un sous-titre du genre « La Danse des Illusions featuring Gaston Leroux »

Louis Denfert est confronté, dans son enquête, aux « exploits » du « Ripper » (Jack L’Éventreur) et découvre presque son identité. Mais celui-ci n’est pas le seul tueur en série qui sévit à l’époque. À votre avis, pourquoi « The Ripper » est-il entré dans l’Histoire alors que les autres restent « seulement » dans l’histoire criminelle ?

C’est une question qui vient à l’esprit en effet : pourquoi une telle célébrité ? Sans doute parce qu’il n’a jamais été arrêté. Et que l’incompétence de la police d’alors a laissé toute la place pour développer des fantasmes de peur et d’attirance. L’Eventreur c’est presque Dracula aujourd’hui !

Vous donnez, pour chaque livre, une bibliographie impressionnante. Comment gérez-vous toute cette documentation ?

Comme je peux ! A demi enfouie sous les bouquins et les classeurs et noyée dans Internet.

Il semble que la richesse événementielle de cette période soit « inépuisable ». Voyez-vous les aventures de Louis Denfert comme une série aux nombreux épisodes ? Avez-vous fixé, avec l’éditeur, un rythme de publication ?

Nous envisageons un bouquin ou deux par an, suivant mon inspiration, et quand à la longueur, je dirais que je compte poursuivre jusqu’à ce que moi ou les lecteurs soient lassés.

Parallèlement aux enquêtes de Louis Denfert, vous écrivez avec Gisèle Cavali, une série de pure fantasy, Les Cavaliers Des Lumières, destinée à la jeunesse et publiée chez Plon. Ces deux univers ne sont-ils pas trop éloignés ? Est-ce facile de passer de l’un à l’autre ?

C’est facile parce qu’ils n’ont rien à voir et difficile parce qu’ils nécessitent toute une autre documentation – heureusement, c’est en grande partie Gisèle qui s’en charge !- et c’est en tout cas très enrichissant. La fantasy permet de donner libre cours à sa créativité et à l’imaginaire. C’est libérateur !

Question incontournable mais si riche de promesses : quels sont les prochains titres dont vous allez nous régaler ?

Le volume 3 est en cours, mais il n’a pas encore de titre !


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