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Dresseur d’insectes Le Temps de la sorcière Le dresseur d’insectes Le Temps de la sorcière

Interview d’Arni Thorarinsson

par Bernard Strainchamps
traduction par Jean-Marc Laherrère
Mise en ligne le Septembre 2007 | 2617 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

« Je pense à un privé à l’ancienne. Au début de l’enquête, il est seul, puis il commence à fouiller la vie des autres à la recherche de la vérité sur un crime, et quand l’enquête se termine, il est de nouveau seul. »


DR. Droits réservés

Bernard Strainchamps : Le temps de la sorcière est votre premier roman traduit en français. Pourriez-vous présenter et nous dire sans tarder si vous avez écrit d’autres aventures avec Einar comme personnage principal ?

Arni Thorarinsson : Le temps de la sorcière est en fait le quatrième volume consacré au journaliste Einar. En 1994, par le plus grand des hasards, j’ai eu l’idée d’essayer de créer une version islandaise du héros hard-boiled classique. A cette époque, personne n’écrivait de romans policiers en Islande, et je ne prenais pas cette idée très au sérieux moi-même. Mais j’ai commencé à imaginer une intrigue juste pour le plaisir. Je n’ai terminé que quelques années plus tard, et il a été publié en 1998 sous le titre de Nóttin hefur þúsund augu (en anglais, The Night Has a Thousand Eyes). A ce moment-là quelques écrivains islandais s’étaient mis au polar et une nouvelle vague d’auteurs de romans policiers islandais était née. Deux ans plus tard j’ai publié Hvíta kanínan (en anglais, White Rabbit), puis, en 2001, Blátt tungl (en anglais, Blue Moon). Le temps de la sorcière a été publié en Islande en 2005 et dans quelques semaines ce sera le tour du cinquième, Dauði trúðsins (en anglais, Death Of a Clown).

Dans ces cinq romans le personnage d’Einar a évolué et s’est développé, ce qui a toujours été mon intention, si je continuais à écrire ces histoires. Elles se déroulent dans la tête d’Einar, via une narration à la première personne et au présent. Pour moi il s’agit d’une sorte de roman d’apprentissage, avec un héros hard-boiled qui, sous la carapace, se transforme en soft-boiled. Dans le second roman Einar dit : « Je pense à un privé à l’ancienne. Au début de l’enquête, il est seul, puis il commence à fouiller la vie des autres à la recherche de la vérité sur un crime, et quand l’enquête se termine, il est de nouveau seul. » Un peu plus loin il dit : « Peut-être que les privés à l’ancienne n’enquêtent pas sur la vie des autres. Peut-être enquêtent-ils sur eux-même. ».

De mon point de vue c’est un thème central des histoires d’Einar. Einar est un nom assez commun en Islande, proche du mot « einn » qui veut dire seul ou solitaire. Einar est un solitaire mais ses missions l’amènent à partager les vies et morts d’autres personnes. Il est le descendant des héros hard-boiled mais il est une aberration de cette famille. Il n’arrive pas à être aussi cool qu’il le souhaite. C’est une protection qui ne fonctionne pas quand il en a besoin. Il est trop sensible, trop fragile, et en même temps trop ouvert. Ses enquêtes ne concernent pas seulement des crimes, mais l’amènent également à se découvrir lui-même. Ses préjugés fondent au fur et à mesure de ses enquêtes. Sur les femmes, les races, les homosexuels, tous types de gens, toutes les valeurs habituelles héritées de ses prédécesseurs enquêteurs de fiction, et aussi, et surtout, les illusions que nous avons tous sur les autres, dues essentiellement à notre propre insécurité. Einar est conduit par son sens de la justice, sa curiosité, mais il n’est pas politiquement correct. Il n’arrive pas à trouver un équilibre psychologique, mais il ne cesse d’essayer. Il est conscient de ses propres préjugés. Il se moque de lui-même. Dans un certain sens, il est sa propre parodie, et il le sait.

Bernard Strainchamps : Pourquoi avoir opté pour un journaliste et non un flic comme enquêteur ?

Arni Thorarinsson : Il ne pouvait pas être privé parce qu’il n’y a pas de privés en Islande. Et il ne pouvait pas être un inspecteur ou un flic parce que je ne connais ni leur travail ni leur monde. Mais je sais des choses sur les journalistes, leur travail, leur mode de vie, car j’ai exercé ce métier pendant presque quarante ans. Le choix a donc été naturel. Un journaliste a les mêmes possibilités d’entrer dans la vie des gens qu’un privé ou un flic. C’est son boulot de poser des questions à droite et à gauche, et de chercher de l’information.

Bernard Strainchamps : Alcoolique - même en pause – est-il une figure obligée de l’enquêteur ?

Arni Thorarinsson : Non, non, ce n’est pas obligatoire. Le détective qui boit beaucoup est bien sûr un archétype du roman policier. Dans le premier roman, j’ai décidé de faire d’Einar un personnage représentatif de certains extrêmes de la population islandaise. Il y a beaucoup de gens qui boivent beaucoup ici ! Einar boit tellement qu’il est prêt pour une rédemption. Il boit pour fuir la solitude et l’insécurité. C’est un mécanisme de défense. Mais je ne suis pas certain qu’il soit alcoolique. Comme je le disais plus haut, c’est un personnage en cours de transformation. Dans le second et le troisième roman il boit moins. Dans le quatrième il arrête. D’un autre côté, peu de choses sont plus ennuyeuses qu’un héros de roman policier parfait, qui mène une vie heureuse, vide de conflit. Einar ne se voit pas comme un héros. Il sait qu’il n’est pas parfait. Dans un sens, il est assez semblable aux gens sur lesquels il enquête. C’est peut-être pour cela qu’il arrive à rentrer en contact avec eux, et à révéler leurs fautes.

Bernard Strainchamps : Le roman policier est-il un genre apprécié des Islandais ? Existe-il beaucoup d’auteurs de roman policier islandais ?

Arni Thorarinsson : Comme je le disais, jusqu’à il y a dix ans il n’y avait pas de romans policiers dans la littérature islandaise. En fait, « l’establishment » littéraire regardait de haut les romans policiers, ils étaient considérés comme des « pulps » de mauvaise qualité, cochonneries de seconde ou troisième zone. Cela a changé, et à mon avis les raisons en sont nombreuses. Premièrement le public était prêt grâce à la popularité croissante des romans policiers étrangers, de la télévision et des films. Deuxièmement, la société islandaise a cessé d’être isolée et « innocente », les gens voyagent, des étrangers visitent le pays, et la technologie, avec Internet, l’a ouverte à toutes les influences d’autres sociétés, influences à la fois positive et négative, criminelle et créative. Troisièmement, quelques fous ont voulu voir si une littérature policière islandaise pouvait vivre sur cette nouvelle terre, et ils ont réussi. Quatrièmement, ils ont eu assez de succès pour que l’expérience continue, ce qui signifie que ce n’est plus une expérience. Au début on était trois ou quatre. Maintenant dix auteurs écrivent des romans policiers en Islande. C’était le bon moment, la société était mûre, les lecteurs et les écrivains étaient prêts. Aujourd’hui le roman policier est sans doute le genre le plus populaire de notre littérature. Même l’establishment c’est calmé ; deux romans policiers ont été sélectionnés pour le Prix de Littérature Islandaise, et l’un d’eux est Le temps de la sorcière.

Bernard Strainchamps : Vous avez fait vos études en Angleterre. Vous évoquez l’anglicisation de l’islandais. Comment vivez-vous ce processus ?

Arni Thorarinsson : Je pense que c’est inéluctable et inévitable. La seule chose que nous puissions faire est de limiter cette influence. Mais elle est de plus en plus visible. Nous ne pouvons pas sauver notre langue de cette influence, et comme la littérature policière est par nature très réaliste, elle doit refléter cela, comme elle reflète les autres influences que subit notre société. Peut-être pouvons nous lutter en écrivant des livres islandais que les gens aient envie de lire.

Bernard Strainchamps : Vous dressez le tableau d’une société islandaise malade : mondialisation forcenée, racisme, vieillesse au rebut, troubles du comportement... Forcez-vous le trait ?

Arni Thorarinsson : Malheureusement je ne pense pas que j’exagère. Mais il est dans la nature des polars de refléter les exceptions plutôt que les règles. Le crime est une exception, pas une règle. Tout le monde ne devient pas criminel, ne traite pas mal les gens, ne devient pas riche en exploitant et en méprisant les gens d’autres races. Mais trop de gens le font. Et les exceptions finissent par être plus fortes que les règles. En fait, la prédominance des exceptions est peut-être la seule règle ! La société islandaise change très vite. Ce n’est plus une société insulaire où chacun connaît ses voisins et fait attention à eux. Elle a tous les problèmes des sociétés plus grandes, juste à une plus petite échelle.

Bernard Strainchamps : Avez-vous un téléphone portable ?

Arni Thorarinsson : Non je n’en ai pas ! Et je n’ai pas non plus de carte de crédit. Même pas de chéquier. Je garde l’argent dans ma poche. Je suis très méfiant vis-à-vis des nouveaux gadgets ou des choses que tout le monde doit avoir. D’un autre côté, j’ai un téléphone, une télévision et un ordinateur ! Je dois être faible après tout.

Bernard Strainchamps : Einar n’est-il pas un personnage qui joue aussi des tours à son auteur ?

Arni Thorarinsson : Oui, tout le temps. Il est comme un très bon ami. Je l’aime beaucoup, mais je n’ai aucun contrôle sur lui. Il fait ce qu’il veut, et va son propre chemin.

Bernard Strainchamps : Merci pour ce très beau roman.


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