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Je suis comédienne. Je me nourris de textes, d’auteurs, de sensibilités. Mes choix sont éclectiques. Mon libraire connaît mon goût pour l’insolite. Il m’a conseillé, dans la grande marée de la rentrée littéraire, un livre laissé en marge par la critique germanopratine : “Les Iles du Salut” par Anne Saint Dreux (Éditions Michalon).
Mon libraire devrait être psy. Comment sait-il à chaque fois de quel livre j’ai besoin ?
Les Iles du Salut raconte une histoire qui ne peut laisser indifférente une femme. Il s’agit d’une relation mère-fille dans ce qu’elle peut avoir de pire. Le cocktail possession, destruction, vampirisation est, depuis l’antiquité, une ritournelle qui n’enchante guère. Ce livre cependant captive.
Comme pour les produits “deux en un” ou “double effet”, il y a un bonus. C’est le style. Anne Saint Dreux peut raconter des horreurs d’une manière délicieuse, tout est dans la manière. Et là , il s’agit d’une chanson douce, de phrases aériennes, voire poétiques. Le lecteur est pris au piège, entre deux feux : l’horreur du récit et la fluidité de l’écriture.
Vous intitulez votre livre : les Iles du Salut. Quel sens donnez-vous à ce qui pourrait être compris comme une invitation touristique ?
Les Iles du Salut se trouvent en Guyane. Ce petit archipel, avant que l’homme n’y mette le pied, devait ressembler au Jardin d’Eden, un paradis sur terre. La république française y a fait construire un bagne et a transformé ce paradis en enfer. Ce titre est une allégorie, il signifie que, même dans un contexte idyllique, l’homme peut transformer sa vie en enfer.
Quelle est la genèse de ce livre ?
Au départ j’avais dans l’idée de faire un recueil de témoignages sur les “mères toxiques”. Nombre de femmes ont eu du mal à surmonter une relation mère/fille conflictuelle, passionnelle, destructrice. Elles arrivent à l’âge de cinquante ans avec les mêmes angoisses que celles qu’elles éprouvaient adolescentes. Il est très difficile de devenir adulte à part entière quand on n’a pas réussi à se débarrasser de ses peurs enfantines.
Le travail de l’écriture aidant, la forme romanesque a gagné du terrain sur celle de l’essai. Cela a pris une autre tournure, plus personnelle. Je me suis laissée emporter par la quête du style abandonnant, du coup, le côté “polyphonique” des témoignages juxtaposés.
Pour moi, ce roman est un récit et je ne peux m’empêcher de vous demander si la petite fille du livre, ce n’est pas vous ?
Il y a des autobiographies qui ressemblent à des romans et des romans qui ressemblent à des autobiographies. Même si le ton est personnel, j’ai voulu me détacher du cas particulier, de l’aspect anecdotique des choses. J’ai, à presque chaque chapitre, tenté de donner au récit une dimension chorale.
Dans les deux premières pages, avant la naissance, on sait d’avance que l’héroïne part avec un handicap majeur.
Ce n’est pas tant le fait de ne pas avoir été désirée qui est dur, c’est le fait de se l’entendre dire jusqu’à l’âge adulte qui est intolérable. L’enfant a l’impression d’être un citoyen de seconde zone, un éclopé mental, un boiteux de l’amour. L’handicap moral est d’autant plus trompeur qu’il ne se manifeste pas et pourtant il est bien là et se fait sentir à chaque moment de l’existence.
L’histoire que vous racontez est poignante. Une enfant prise en otage entre deux adultes, et pourtant elle donne des excuses à ses parents, cela paraît étrange.
Un enfant est d’une souplesse extraordinaire. Il s’accommode des situations les plus dures. N’ayant pas de point de comparaison, il peut imaginer que les souffrances qu’on lui fait endurer sont normales, méritées. Ce n’est que plus tard, arrivé à l’âge adulte qu’il se rend compte que le bonheur existe et qu’il n’y a pas eu droit. Le paradoxe est que, même conscient de ces souffrances imméritées, il va donner des excuses à ses parents car, en dépit de tout, il est et sera toujours en quête de leur amour.
Pensez-vous que votre histoire pourra éclairer les lectrices qui ont vécu des problèmes similaires ?
Depuis que j’ai écrit ce livre, les témoignages me prouvent que chacun, chacune y trouve des résonances personnelles. Même les hommes s’y retrouvent.
Un roman ne vaut que dans la mesure où il prête à réflexion tout en donnant de l’émotion.
Vous utilisez une forme narrative particulière. Vous interpellez la petite fille avec un “tu” et vous passez au “je” quand celle-ci passe à l’âge adulte.
J’ai repris là un principe qu’utilisent souvent les enfants maltraités pour mieux supporter leurs difficultés : ils s’extraient d’une situation, se dédoublent quasiment, ils se placent en observateurs. Le dédoublement leur permet de faire face à la douleur comme s’il s’agissait de celle d’un autre. L’unité reformée, l’identité retrouvée à la fin du livre, indique que l’héroïne a enfin retrouvé son équilibre.
Votre écriture est travaillée, ciselée, comment écrivez-vous ? Combien de temps avez-vous consacré à l’écriture ?
J’écris très vite mais, travaillant par ailleurs, je n’ai pas beaucoup de temps. Aussi, il m’a fallu un an pour écrire le livre et un an pour le corriger. J’ai supprimé une bonne centaine de pages de mon manuscrit initial et cela a été aussi long que de les écrire.
Pourquoi ce roman si tardif ?
J’ai toujours “flirté” avec l’écriture sans pour autant oser m’impliquer complètement. Ce sont, comme les amours contrariées, des passions qui vous accompagnent dans le temps et qu’on n’ose pas vraiment assumer. Il m’a fallu un déclic pour oser me lancer, il m’a fallu le regard d’un éditeur qui me donne confiance et force.
J’ai eu votre livre par hasard (c’est mon libraire qui me l’a conseillé). Je l’ai trouvé original et d’un style remarquable. Pourtant, on n’en a pas entendu parler. Comment l’expliquez-vous ?
Un premier roman d’une inconnue sorti dans la masse de la rentrée littéraire… Les professionnels sont surchargés… Il est vrai qu’il est difficile de se faire lire. Mais j’ai bon espoir. Le bouche à oreille est pour l’instant le meilleur allié du livre.
Avez-vous d’autres histoires en tête ? Après ce livre, dans quel univers pouvez-vous nous emmener ?
Aujourd’hui, je vis dans le bonheur extrême d’être lue. J’ai l’impression que mes écrits antérieurs vont pouvoir enfin sortir de leur cachette, que je ne suis plus cantonnée à un monologue que je me renvoie à moi-même, une voix dans le désert. Romans, récits, nouvelles sont autant d’univers que j’ai fréquentés, pratiqués. Tels des Belle au Bois Dormant, ils attendent d’être exhumés de leur torpeur. Et pour cela, il n’y a qu’un seul Prince charmant qui puisse les réveiller : le lecteur.