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La France vous découvre quinze ans après la parution de votre premier roman en Australie (il n’est jamais trop tard...). Actes Sud semble conquis par votre prose puisqu’en douze mois vos trois derniers romans (Derniers verres, Terres noires, terres blanches et Australia underground) - si l’on excepte celui qui vient d’être publié en Australie - sont offerts au public francophone. Trois romans très différents, mais avec certaines constantes...
A propos de votre style : très anglo-saxon, relativement direct et sans fioritures, on sent néanmoins une grande exigence, une volonté de concentration sur l’essentiel et en même temps une constante recherche de l’équilibre dans chaque phrase, chaque paragraphe...
J’écris dans un style relativement minimaliste depuis que j’ai découvert Bukowski, il y a des année de cela – je m’intéressais bien plus à son style éblouissant de simplicité qu’aux sujets même de ses livres. Mes deux premier romans [Praise (1992) et 1988 (1998), non traduits en français à ce jour] [1]sont très "Bukowskiens" dans le ton, et il m’a paru absurdement facile à l’époque d’adopter cette écriture propre et concise. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est de plus en plus difficile et je n’en finis plus de fignoler chaque paragraphe.
Une recette commune aux trois ouvrages : vous entremêlez, dans la première moitié de chaque roman, la narration de l’histoire principale avec une suite de flashbacks qui éclairent progressivement l’action présente à la lumière de faits plus ou moins anciens, souvent très lourds de conséquence. Que cherchez-vous à susciter par là ?
Ce procédé s’est imposé dans mes romans en raison des sujets développés. Dans chacun de ces trois livres, les personnages sont emportés par des événements aux résonnances politiques très larges – événements liés à des histoires qui remontent assez loin dans le temps. Afin d’explorer en profondeur ces histoires et de faire comprendre le poids qu’elles exercent encore sur le présent, je n’ai pas vraiment eu d’autre choix que de les éclairer par des flashbacks récurrents. En tout cas, cette contrainte ne m’a pas particulièrement réjoui car les flashbacks peuvent être très ennuyeux. Mais s’ils sont bien conçus, ils peuvent éclairer le présent de manière captivante.
Vous arrivez, dans les trois romans, à installer une tension extrême dans la progression finale, en trouvant à chaque fois la chute la plus logique qui puisse être tout en étant pourtant inattendue. Question classique : connaissez-vous précisément la chute lorsque vous vous lancez pour de bon dans le 1er chapitre ?
En général, quand je commence un livre, j’ai précisément en tête la façon dont il doit s’amorcer ainsi qu’une image forte d’un événement qui se produira à la fin, mais je n’ai qu’une vague idée de ce qui se passera entre les deux. Bien sûr, lorsque j’en viens à écrire la fin pour de bon, le développement effectif de la partie centrale m’impose toujours de subtiles différences par rapport à ce que j’imaginais au départ pour ces scènes finales. Mais c’est quand même l’idée originale qui finit par s’imposer.
La politique tient une grande importance dans ces romans. Même si vous prenez bien garde à ne pas donner de leçon, vous dénoncez à chaque fois, de façon plus ou moins directe, des dérives terribles. Cherchez-vous à évacuer un malaise ou plutôt à ouvrir les yeux de vos concitoyens ?
Australia underground a certainement servi d’exutoire à ma propre colère quant aux évolutions politiques que connaît l’Australie depuis 2001, et à partir de là l’argument social a occupé une place centrale. Mais pour Derniers verres et Terres noires, terres blanches, j’étais bien plus accaparé par le souci de raconter une histoire intéressante ; si la politique reste tout de même importante dans ces deux livres, mon premier objectif a été de l’utiliser pour situer mes histoires dans une réalité plus large, élever ainsi les enjeux et intensifier les drames personnels vécus par les personnages.
Après nous être débarrassés de ces similitudes, le plus important à mes yeux est que ces trois romans sont par ailleurs étonnamment dissemblables, comme si vous craigniez plus que tout de vous répéter...
Eviter de me répéter n’est pas une préoccupation consciente ; j’ai le sentiment que chaque nouveau livre débarque simplement dans ma tête accompagné de son style propre, et je suis aussi surpris que n’importe qui en constatant combien ils peuvent être parfois différents les uns des autres. Mon sixième roman, Wonders of a Godless World [pas encore traduit en français – littéralement : "Les merveilles d’un monde sans Dieu"] vient juste de remporter un prix littéraire de science-fiction en Australie. Et le nouveau livre sur lequel je travaille en ce moment s’apparente davantage au genre fantastique. Je n’ai aucune idée de quand tout cela prendra fin, mais mes textes n’ont plus rien à voir avec le réalisme semi-autobiographique de mes deux premiers romans.
Dans Derniers verres, vous abordez l’histoire d’un Queensland corrompu jusqu’à l’os lors du dernier quart de siècle, au travers du destin misérable d’un journaliste incapable de prendre sa vie en main. L’intrigue criminelle est presque secondaire ; l’alcool envahit tous les êtres, infeste toutes les relations. Vous dominez les conséquences psychologiques et sociologiques de l’alcoolisme de manière impressionnante. Pourquoi avoir donné à cette pathologie une place aussi centrale dans votre histoire ?
Eh bien, je buvais beaucoup à ce moment là et je commençais tout juste à m’interroger sur mon degré de dépendance à l’alcool. J’avais l’habitude de boire quand j’écrivais – et en fait j’étais incapable d’écrire sans boire. Ainsi, Derniers verres est en partie le fruit d’une réflexion profonde sur ma propre situation. Mais, assez étrangement, dans la période où je terminais le roman, c’était comme si celui-ci m’avait purgé de mes pires réflexes compulsifs de buveur. Bien sûr, j’aime toujours (passionnément) le bon vin, mais j’écris sans boire à présent.
Je suis à chaque fois terriblement touché par les histoires de gens qui, à l’automne de leur vie, réalisent qu’ils sont passés à côté de tout ou presque, et qu’il est définitivement trop tard pour recommencer quoi que ce soit ; comme si j’avais la trouille que cela m’arrive aussi. Derniers verres m’a aussi bouleversé à cause de ça. Etes-vous sujet au même syndrome ou avez-vous juste créé une telle histoire pour chambouler vos lecteurs ?
J’ai passé dix ans de mon existence – de 20 à 30 ans en gros – dans une auto-complaisance brumeuse, me laissant dériver au gré de la picole et rebondissant d’une liaison à une autre, à peine conscient de l’étendue du monde autour de moi. J’étais parfaitement bien comme ça, mais j’ai grandi un peu et j’ai fini par commencer à m’intéresser à ce qui se passait dans mon pays – c’est à dire, en particulier, à la politique du Queensland. J’ai alors ressenti un étrange dégoût quant à mon attitude passée, pour avoir tout ignoré pendant si longtemps, pour avoir traversé une période de grands bouleversements sans avoir rien remarqué. Je me suis senti stupide. Ce sentiment se retrouve, très exacerbé, dans le personnage central de Derniers verres, George Verney. Toutefois, ce n’est pas quelque chose qui continue à me hanter. A présent, j’ai plutôt l’impression d’être un peu trop concerné par tout ce qui se passe dans le monde. D’une certaine manière, j’aimerais reprendre de la distance.
Passons à Terres noires, terres blanches, un roman à la lenteur oppressante, presque "gothique". Vous explorez à nouveau l’histoire de l’Australie en remontant aux fondations de l’état, qui baignent dans le sang des aborigènes. Vous opposez deux personnages, un vieux père et sa fille ; l’un est convaincu des bienfaits de la civilisation immigrante, l’autre reste pétrie de culpabilité. Comment vous situez-vous vis-à -vis de cette histoire terrible ?
J’ai grandi dans une ferme à blé du Queensland. Mon père a légalement acheté cette ferme à son précédent propriétaire. Celui-ci l’avait légalement acquise à l’occasion du morcellement d’une propriété plus grande. Cette grande propriété avait été achetée et vendue une paire de fois également, toujours dans le respect des lois. J’ai ainsi pu reconstituer l’histoire de ma ferme qui a donc appartenu à quatre propriétaires consécutifs. Mais en remontant encore dans le temps, il n’y avait pas d’autre propriétaire. Il n’y a pas eu d’autre transaction. Au lieu de cela, autour de 1840, le premier colon a simplement revendiqué cette terre comme étant la sienne, sans payer aucune somme ni verser aucune compensation au peuple indigène qui y vivait. Il n’y avait aucune justice là dedans. Bien sûr, tout ceci s’est passé plus d’un siècle avant ma naissance. Ni moi ni mon père n’avons commis le moindre délit pour obtenir cette ferme, mais nous avons néanmoins tiré profit de ce vol originel. Maintenant, évidemment, le même discours pourrait s’appliquer aux propriétaires terriens de quasiment tous les pays du monde – mais en Australie, cette spoliation est encore ressentie comme un événement récent et ses répercutions sur la population aborigène sont encore très visibles.
Le petit William est écrasé par les influences contradictoires du vieux John et de sa fille Ruth. Néanmoins doué d’une farouche volonté, William traverse le roman comme un bouchon balloté par des forces qui le dépassent. Mais vous semblez l’abandonner à la fin. Au delà de la fonction de révélateur qu’il joue au contact de son vieil oncle, que représente-t-il finalement ?
Dans la toute première version du roman, Will finissait abandonné de tous à la fin, y compris de sa cousine Ruth. Mais comme cela semblait un peu trop sinistre et difficile à supporter, il est suggéré dans la version finale qu’elle continue à s’occuper de lui. D’une manière plus générale, Will est une sorte de métaphore de la conscience du peuple australien face à son histoire, une conscience chahutée sans répit dans un sens puis dans un autre au gré des diverses idéologies en présence et de l’actualité politique, une conscience qui devient certainement, au fur et à mesure que le temps passe, toujours plus déformée, perdue, troublée.
Abordons ce formidable Australia underground. Vous utilisez un personnage lamentable, pur produit du libéralisme à l’américaine pour révéler l’ignominie de ce à quoi tendent les systèmes politiques libéraux qui dominent le monde. Si tout le monde sait confusément tout cela, vous n’y allez pas de main morte, c’est un véritable électrochoc ! Que cherchez-vous à susciter ? Un sursaut démocratique ?
Oh, je n’ai eu aucune attente de ce type et n’ai pas cherché à susciter un quelconque mouvement ni même à faire changer d’avis une seule personne. J’ai écrit Australia underground pour moi-même – d’abord pour évacuer mon intense frustration face à la "Guerre au Terrorisme" ["War on Terror" – label médiatique créé par l’administration Bush pour désigner l’ensemble de sa politique offensive contre le terrorisme islamiste après les attentats du 11 septembre 2001], et ensuite pour m’amuser un peu. Et je me suis beaucoup amusé en fait, car ne me sentant tenu à aucune réserve, je me suis vraiment lâché dans les diverses harangues et diatribes mises dans la bouches de mes personnages, ainsi que dans la construction de cet invraisemblable complot que je tenais à jeter sur le papier. Tout ça ne fait pas forcément un excellent roman (et d’ailleurs les mauvaises critiques n’ont pas manqué), mais je me suis senti beaucoup mieux après.
J’aimerais que vous nous donniez pour finir quelques conseils de lecture. Quels sont vos auteurs Australiens préférés (nous avons récemment pu lire en France le superbe Résurectionniste de James Bradley...) ? et parmi les auteurs étrangers ?
La vérité est que je ne connais pas grand chose à la littérature de fiction récente (australienne ou non) car j’ai tendance à lire d’autres types d’ouvrages en ce moment. En conséquence, j’ai bien peur de ne pouvoir répondre à cette question. Néanmoins, les lecteurs qui ont apprécié les créatures fantastiques de Terres noires, terres blanches pourront trouver la source de mon inspiration dans un roman australien de Patricia Wrightson, The Ice is Coming [publié en Australie en 1977 et élu Livre de l’année 1978 par le Children’s Book Council of Australia. L’ouvrage n’a pas été traduit en français à ce jour].
[1] Les précisions entre crochets sont de T. Godefroid.