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La zone du dehors.
Ed. La Volte, 2007 ISBN 9782952221795
2084. Owell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la (...)
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La horde du contrevent.
736 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. (...)
Un groupe d’élite, formé dès l’enfance à faire face, part des confins d’une terre féroce, saignée de (...)
1817 visites| 5 avis de lecteur

Interview d’Alain Damasio
par François Muratet
Mise en ligne le Mars 2007 | 1230 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Alors que les éditions Volte publient son nouveau roman, et que Folio SF édite en poche son précédent, Bibliosurf vous propose de lire ou relire un entretien avec Alain Damasio réalisé par François Muratet à l’occasion des Imaginales, le festival de l’imaginaire qui s’est tenu à Épinal du 19 au 22 mai 2005 et précédemment publié sur Mauvais genres.


Entretien avec Alain Damasio, auteur de La Horde du Contrevent, aux Éditions de la Volte, à l’occasion des Imaginales, le festival de l’imaginaire qui s’est tenu à Épinal du 19 au 22 mai.

François Muratet : Alain Damasio, on a déjà parlé de toi sur Mauvais Genres, on a dit, et moi le premier, beaucoup de bien de la Horde du Contrevent. J’aimerais bien savoir les dessous de l’affaire, je me demande comment on en arrive à écrire un bouquin comme ça, qui sort vraiment de l’ordinaire, comment tu as fait pour construire un tel univers. Et tout d’abord, quand on passe trois ans à l’écart du monde dans une maison en Corse, pour écrire La Horde, on vit de quoi ?


AD : J’ai vécu de ce que j’avais accumulé avant. J’ai un cabinet d’études socio-économiques, avec un client régulier, la Caisse d’allocations familiales, qui me commande régulièrement des études. Cela me fait travailler pendant deux mois et me permet de tenir longtemps ensuite. J’ai d’autres clients institutionnels, des mairies, des communautés de communes, le Parc du Vercors, mais c’est vraiment la CAF qui me fait vivre, je leur dois vraiment beaucoup ! (rires)

FM : Tu avais prévu que ça te prendrait trois ans ?

AD : Non, je pensais que ça prendrait un an et demi, deux ans. J’avais la trame, les fiches des personnages, je me suis mis à écrire et ça a débordé.


FM : Comment as-tu trouvé un éditeur ?

AD : En 1993, j’ai fait la connaissance dans une soirée arrosée de Mathias Échenay, qui était à l’époque chef des ventes au Seuil. C’est le premier professionnel qui ait lu la Zone du Dehors à l’époque. Il a été mon vrai découvreur. Il m’a trouvé mon premier éditeur, Cylibris, petite maison fondée par Olivier Gainon. Pour le second, Olivier et Mathias, qui sont amis et qui ont suivi le projet de la Horde dès son origine, étaient tellement enthousiastes qu’ils ont souhaité que je dispose d’une vraie diffusion (la zone avait été diffusé sur une cinquantaine de librairies en France). Mathias était désormais chez Flammarion et il a présenté le bouquin à Jacques Chambon, l’une des trois grandes figures de l’édition SF en France, avec Goimard et Klein. Jacques m’a demandé un synopsis de 5 pages et le premier chapitre. Il a lu, il a été impressionné. Il m’envoie un contrat, je discute, je demande des changements parce que le contrat Flammarion était vraiment léonin, du temps passe, enfin je le signe, je le renvoie, et tout s’arrête parce que Jacques meurt d’une crise cardiaque en Corrèze.

FM : Et son successeur ?

AD : C’est Benoît Cousin qui le remplace. Une sorte de petit banquier de l’édition auquel on fixe des critères de rentabilité, des objectifs de vente et qui, tout en s’en plaignant, ne fait qu’obéir et se soumettre, en bon collabo de la logique capitaliste. Il avait dû lire trente pages du livre, il trouvait ça prétentieux, trop de narrateurs, trop lyrique, etc, et après trois mois à lui courir après, il m’avoue qu’il ne le publiera pas. Pour lui, en outre, c’était de la SF française, d’un auteur inconnu, l’inverse de ce qui est sensé marcher. Je termine le roman en Corse. Je le propose par un ami, Sébastien Pétratos, au Diable Vauvert, lequel hésite et finalement le laisse filer. Comme Mathias m’avait parlé de son désir de créer une maison d’édition, je lui dis : Mathias, c’est le moment ou jamais. Il me répond OK, il trouve l’argent et c’est parti comme ça : au courage !

FM : Y a-t-il une influence du jeu de rôle dans l’écriture de la Horde ?

AD : J’ai été « rôliste », c’est-à-dire que j’ai joué à Donjons et Dragons vers 15-16 ans, mais pas énormément par rapport à des copains qui ne faisaient que ça ! J’ai inventé des scénarios, improvisé des histoires en tant que maître du donjon, mais ce n’est pas ce qui m’a poussé à écrire, c’est plutôt la politique. Mon père était carrossier, ma mère agrégée d’anglais, ils ont eu du mal à s’entendre d’ailleurs, tout ça pour dire que je ne viens pas d’un milieu bourgeois. J’ai eu un bac scientifique, puis j’ai fait une prépa HEC, je suis rentré à l’ESSEC, une « Grande » école de commerce, et là j’ai compris. Je me suis retrouvé entouré de fils de patrons, d’avocats, de ministres. On me proposait un parcours pour devenir cadre sup ou chef d’entreprise, mais je faisais partie de ces 1 à 2% de fils d’artisans admis. J’ai pris conscience de ce que stigmatise Bourdieu, à savoir l’auto-reproduction de la classe dominante. Un choc culturel et social. J’ai milité à l’extrême-gauche, participé au parti Humaniste, adhéré deux ans à Amnesty France. Je faisais aussi du soutien scolaire en banlieue, avec une association. Je me suis senti piégé dans ce monde lisse et policé, il fallait adopter « naturellement » les valeurs libérales en cours, l’idéologie n’était pas vraiment exprimée, mais tous les cours consistaient à répondre à cette question : comment maximiser le profit, extraire le maximum de plus-value ? C’était passionnant en un sens, parce que parfaitement cynique et naturalisé.

En sortant de cette école, j’ai écrit la Zone du Dehors, ça m’a pris quatre ans parce que je travaillais en même temps. Je l’ai construis explicitement comme un bréviaire de combat. J’avais envie d’un livre qui rende à nouveau la (ré)volution désirable. L’enjeu, ce sont les sociétés de contrôle telles que les décrivent Deleuze et Foucault. Je voulais proposer de nouveaux modes de lutte, sortir du neuf sur cette glue sociale dont on se défait si mal. C’est évidemment de la littérature engagée, au sens le plus direct et avec toutes les limites de ma jeunesse : c’est parfois exprimé au lance-flammes, parfois didactique, très habité en même temps, d’une force qui ne doute pas.

FM : Comment as-tu trouvé un éditeur pour la Zone du Dehors ?

AD : C’est Mathias, déjà lui, qui a fait le passeur et a trouvé Cylibris. C’était en 1996, le bouquin est sorti en 97. C’était une nouvelle boîte qui pariait sur la vente du livre par internet. Ils étaient les premiers à le faire, bien avant Amazon. La Zone n’a d’abord pas été beaucoup vendue, 200 exemplaires, à peu près, et puis Cylibris a décidé de « descendre  » en librairie et c’est là que Francis Mizio a repéré le bouquin et a fait un article magnifique dans Epok. C’était en 1999, je crois. Le livre a passé la barre des 1000, à peine plus.

FM : Et tu enchaînes avec la Horde du Contrevent ?

AD : Oui, à la fin de la Zone, mon plaisir de romancier s’était affiné, je ressentais mieux les potentialités de l’écriture, hors de tout message. Mes objectifs avaient changé en vieillissant. Avec la Horde, j’ai voulu amener des valeurs. Le lien, surtout. Nos sociétés se dévitalisent dans le confort, l’anesthésie. Qu’est-ce que ça veut dire être vivant dans un monde où on perd ses capacités à s’émouvoir, à vivre, à ressentir ? C’est très naïf de ma part, mais je veux apporter quelque chose aux gens, le livre doit servir à quelque chose. Proust disait, c’est Deleuze qui le cite, que le livre est comme une paire de lunettes, il doit vous servir à mieux comprendre le monde, sinon changez-en ! Pour moi, le livre est une arme, les gens doivent rentrer dans le bouquin comme dans une armurerie, c’est-à-dire qu’ils doivent y trouver, y empoigner des valeurs comme le courage, l’amitié, l’amour, la noblesse, ressentir la force vitale des animaux, du vivant. Chaque personnage de la Horde incarne une valeur en acte. Si les gens sortent de ce livre en étant touché par un personnage, et que ça les aide à mieux vivre, plus profondément, plus intensément, c’est gagné ! C’est ce que je cherche. Passer de la vie, insuffler des forces. Golgoth par exemple, le traceur de la Horde, qui incarne le dépassement, l’autodépassement, sa volonté est tellement puissante qu’il crée la terre dont il a besoin pour continuer à contrer. Ce qu’il fait est ce que font tous les créateurs : créer à la pointe extrême de ce qu’on peut. Marcher au bord de soi, de ce qu’on n’est pas encore capable de faire mais qu’on va apprendre, s’apprendre, lentement. Deleuze dit : Fuir, mais en fuyant cherchez une arme…

FM : Fuir, pourquoi fuir ?

AD : J’ai du mal à vivre en milieu urbain, tous ces parallélépipèdes, wagons de métro, cubes des restos, baquets des rues, ça me donne envie de fuir, de percer les parois. J’ai du mal à prendre et à utiliser les énergies du milieu urbain. Ça me sature. Fuir ou faire fuir, au sens de créer des fuites dans les tuyaux qui canalisent les énergies de la ville.


FM : Et le prochain roman, ce sera quoi ?

AD : La Zone du Dehors parlait de la libération des forces de vie partout où on les emprisonne, édulcore, anesthésie, où on les rogne, c’est très Nietzschéen dans l’approche. Ça reste le fond de mon intuition sociale : cette perte de vitalité, cet affadissement généralisé. Comment libérer les forces de vie en nous et hors de nous puisqu’on est flic de nous-mêmes et même flic des autres, de ses gosses, de sa femme, de ses collègues ou amis ? La société de contrôle est d’abord une formidable injonction au self-control, un liberticide consenti par tous. Presque tous ! Avec la Horde, j’ai repris ce thème de la vitalité, j’ai voulu l’incarner dans des personnages qui «  renoncent à renoncer », qui font de leur existence un combat, avec et contre le vent. J’ai voulu parler de ce qu’est ce miracle, ce don : être vivant. La polyphonie mise en place dans la Horde, avec tous les personnages qui parlent à tour de rôle, est une manière d’intégrer le lecteur dans le groupe, de tisser le lien et de faire que le lecteur, très vite, fasse partie du tissu, soit à son tour de l’étoffe dont sont tissés les vents.

Être vivant, c’est être en mouvement et c’est être lié. Le mouvement seul ne suffit pas, car il dilue, il est dispersif, il dilapide ses propres forces. Le lien est fondamental : il donne consistance aux choses, aux actes, il cohère l’ensemble. Je trouve que la Horde est un roman réussi sur le lien, mais encore ratée sur le mouvement. Ça fait deux livres, dix ans presque, que je rate le mouvement. Mon troisième roman sera donc consacré, agi par le mouvement parce que je veux vraiment parvenir à ça, le toucher de la syntaxe  : faire le mouvement. Le livre s’appellera « les furtifs », du nom de créatures qui datent d’avant la subdivision du vivant en règne minéral, végétal et animal et qui ont en elles le vivant sous sa forme la plus essentielle, métamorphique, autocréatrice. Ce sera du réal-fantastiquepur. Presque un essai d’éthologie fantastique. Faire le mouvement demande un travail particulier sur le lexique et la syntaxe, ça va être un très gros chantier, quatre ou cinq ans je pense. J’ai envie d’expérimenter de nouveaux langages imaginaires, de faire des recherches approfondies sur la phonétique et l’apprentissage de dialectes décalés accessibles aux lecteurs. Les furtifs parleront en utilisant certains types de phonèmes, ce qui posera un vrai enjeu de traduction, de torsion des mots et bien sûr de narration pour circuler de l’humain aux furtifs et les comprendre, les apprivoiser, les chasser ou les combattre. Certains critiques ont qualifié la Horde « d’objet littéraire non identifié » alors que son thème reste assez classique à mes yeux. Les furtifs, ce sera par contre un véritable OLNI, je ne crois pas qu’il y ait d’équivalent à ce que je veux tenter, ce sera vraiment dingo, hors norme. Et politique, à nouveau. Et métaphorique aussi puisque les furtifs, c’est la vie en nous que nous conjurons et qui nous terrorise, c’est notre devenir lâché, ouvert, vibrant que nous ne cessons de repousser, de proscrire. Les furtifs, c’est l’ombre lumineuse de nos rejets.


FM : Tu parles d’expérimentation, de recherches, c’est important dans ton travail d’écriture ?

AD : Oui, si je ne tente rien, ça ne m’intéresse pas. Ça perd son sens, si l’on se répète ou utilise des techniques qu’on maîtrise déjà. Toujours écrire à la pointe de qu’on ne sait pas encore écrire. J’adore cette phrase de Duras qui dit : « On écrit pour savoir quel livre on écrirait si l’on écrivait ». Et elle ajoute : « On ne le sait jamais avant ». On peut toujours annoncer, comme ici, « je vais faire ceci, cela », ça ne reste que des lignes et des espoirs. Le vrai livre se fait toujours dans le dos de l’écrivain, avec beaucoup de patience, de travail, de rage et de chair.





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