Ed. La Volte, 2007 ISBN 9782952221795
envoyer par mail à un amiAlors que les éditions Volte publient son nouveau roman, et que Folio SF édite en poche son précédent, Bibliosurf vous propose de lire ou relire un entretien avec Alain Damasio réalisé par François Muratet à l’occasion des Imaginales, le festival de l’imaginaire qui s’est tenu à Épinal du 19 au 22 mai 2005 et précédemment publié sur Mauvais genres.
Entretien avec Alain Damasio, auteur de La Horde du Contrevent, aux
Éditions de la Volte, à l’occasion des Imaginales, le festival de
l’imaginaire qui s’est tenu à Épinal du 19 au 22 mai.
François Muratet : Alain Damasio, on a déjà parlé de toi sur Mauvais Genres,
on a dit, et moi le premier, beaucoup de bien de la Horde du Contrevent.
J’aimerais bien savoir les dessous de l’affaire, je me demande comment on en
arrive à écrire un bouquin comme ça, qui sort vraiment de l’ordinaire,
comment tu as fait pour construire un tel univers. Et tout d’abord, quand on
passe trois ans à l’écart du monde dans une maison en Corse, pour écrire La
Horde, on vit de quoi ?
AD : J’ai vécu de ce que j’avais accumulé avant. J’ai un cabinet
d’études socio-économiques, avec un client régulier, la Caisse d’allocations
familiales, qui me commande régulièrement des études. Cela me fait travailler
pendant deux mois et me permet de tenir longtemps ensuite. J’ai d’autres
clients institutionnels, des mairies, des communautés de communes, le Parc du
Vercors, mais c’est vraiment la CAF qui me fait vivre, je leur dois vraiment
beaucoup ! (rires)
FM : Tu avais prévu que ça te prendrait trois ans ?
AD : Non, je pensais que ça prendrait un an et demi, deux ans. J’avais
la trame, les fiches des personnages, je me suis mis à écrire et ça a
débordé.
FM : Comment as-tu trouvé un éditeur ?
AD : En 1993, j’ai fait la connaissance dans une soirée arrosée de
Mathias Échenay, qui était à l’époque chef des ventes au Seuil. C’est le
premier professionnel qui ait lu la Zone du Dehors à l’époque. Il a été mon
vrai découvreur. Il m’a trouvé mon premier éditeur, Cylibris, petite maison
fondée par Olivier Gainon. Pour le second, Olivier et Mathias, qui sont amis
et qui ont suivi le projet de la Horde dès son origine, étaient tellement
enthousiastes qu’ils ont souhaité que je dispose d’une vraie diffusion (la
zone avait été diffusé sur une cinquantaine de librairies en France). Mathias
était désormais chez Flammarion et il a présenté le bouquin à Jacques
Chambon, l’une des trois grandes figures de l’édition SF en France, avec
Goimard et Klein. Jacques m’a demandé un synopsis de 5 pages et le premier
chapitre. Il a lu, il a été impressionné. Il m’envoie un contrat, je discute,
je demande des changements parce que le contrat Flammarion était vraiment
léonin, du temps passe, enfin je le signe, je le renvoie, et tout s’arrête
parce que Jacques meurt d’une crise cardiaque en Corrèze.
FM : Et son successeur ?
AD : C’est Benoît Cousin qui le remplace. Une sorte de petit banquier
de l’édition auquel on fixe des critères de rentabilité, des objectifs de
vente et qui, tout en s’en plaignant, ne fait qu’obéir et se soumettre, en
bon collabo de la logique capitaliste. Il avait dû lire trente pages du
livre, il trouvait ça prétentieux, trop de narrateurs, trop lyrique, etc, et
après trois mois à lui courir après, il m’avoue qu’il ne le publiera pas.
Pour lui, en outre, c’était de la SF française, d’un auteur inconnu,
l’inverse de ce qui est sensé marcher. Je termine le roman en Corse. Je le
propose par un ami, Sébastien Pétratos, au Diable Vauvert, lequel hésite et
finalement le laisse filer. Comme Mathias m’avait parlé de son désir de créer
une maison d’édition, je lui dis : Mathias, c’est le moment ou jamais. Il me
répond OK, il trouve l’argent et c’est parti comme ça : au courage !
FM : Y a-t-il une influence du jeu de rôle dans l’écriture de la Horde ?
AD : J’ai été « rôliste », c’est-à -dire que j’ai joué à Donjons et
Dragons vers 15-16 ans, mais pas énormément par rapport à des copains qui ne
faisaient que ça ! J’ai inventé des scénarios, improvisé des histoires en
tant que maître du donjon, mais ce n’est pas ce qui m’a poussé à écrire,
c’est plutôt la politique. Mon père était carrossier, ma mère agrégée
d’anglais, ils ont eu du mal à s’entendre d’ailleurs, tout ça pour dire que
je ne viens pas d’un milieu bourgeois. J’ai eu un bac scientifique, puis j’ai
fait une prépa HEC, je suis rentré à l’ESSEC, une « Grande » école de
commerce, et là j’ai compris. Je me suis retrouvé entouré de fils de patrons,
d’avocats, de ministres. On me proposait un parcours pour devenir cadre sup
ou chef d’entreprise, mais je faisais partie de ces 1 à 2% de fils d’artisans
admis. J’ai pris conscience de ce que stigmatise Bourdieu, à savoir l’auto-reproduction
de la classe dominante. Un choc culturel et social. J’ai milité à l’extrême-gauche,
participé au parti Humaniste, adhéré deux ans à Amnesty France. Je faisais
aussi du soutien scolaire en banlieue, avec une association. Je me suis senti
piégé dans ce monde lisse et policé, il fallait adopter « naturellement » les
valeurs libérales en cours, l’idéologie n’était pas vraiment exprimée, mais
tous les cours consistaient à répondre à cette question : comment maximiser
le profit, extraire le maximum de plus-value ? C’était passionnant en un
sens, parce que parfaitement cynique et naturalisé.
En sortant de cette école, j’ai écrit la Zone du Dehors, ça m’a pris quatre
ans parce que je travaillais en même temps. Je l’ai construis explicitement
comme un bréviaire de combat. J’avais envie d’un livre qui rende à nouveau la
(ré)volution désirable. L’enjeu, ce sont les sociétés de contrôle telles que
les décrivent Deleuze et Foucault. Je voulais proposer de nouveaux modes de
lutte, sortir du neuf sur cette glue sociale dont on se défait si mal. C’est
évidemment de la littérature engagée, au sens le plus direct et avec toutes
les limites de ma jeunesse : c’est parfois exprimé au lance-flammes, parfois
didactique, très habité en même temps, d’une force qui ne doute pas.
FM : Comment as-tu trouvé un éditeur pour la Zone du Dehors ?
AD : C’est Mathias, déjà lui, qui a fait le passeur et a trouvé
Cylibris. C’était en 1996, le bouquin est sorti en 97. C’était une nouvelle
boîte qui pariait sur la vente du livre par internet. Ils étaient les
premiers à le faire, bien avant Amazon. La Zone n’a d’abord pas été beaucoup
vendue, 200 exemplaires, à peu près, et puis Cylibris a décidé de « descendre
» en librairie et c’est là que Francis Mizio a repéré le bouquin et a fait un
article magnifique dans Epok. C’était en 1999, je crois. Le livre a passé la
barre des 1000, Ã peine plus.
FM : Et tu enchaînes avec la Horde du Contrevent ?
AD : Oui, à la fin de la Zone, mon plaisir de romancier s’était
affiné, je ressentais mieux les potentialités de l’écriture, hors de tout
message. Mes objectifs avaient changé en vieillissant. Avec la Horde, j’ai
voulu amener des valeurs. Le lien, surtout. Nos sociétés se dévitalisent dans
le confort, l’anesthésie. Qu’est-ce que ça veut dire être vivant dans un
monde où on perd ses capacités à s’émouvoir, à vivre, à ressentir ? C’est
très naïf de ma part, mais je veux apporter quelque chose aux gens, le livre
doit servir à quelque chose. Proust disait, c’est Deleuze qui le cite, que le
livre est comme une paire de lunettes, il doit vous servir à mieux comprendre
le monde, sinon changez-en ! Pour moi, le livre est une arme, les gens
doivent rentrer dans le bouquin comme dans une armurerie, c’est-à -dire qu’ils
doivent y trouver, y empoigner des valeurs comme le courage, l’amitié,
l’amour, la noblesse, ressentir la force vitale des animaux, du vivant.
Chaque personnage de la Horde incarne une valeur en acte. Si les gens sortent
de ce livre en étant touché par un personnage, et que ça les aide à mieux
vivre, plus profondément, plus intensément, c’est gagné ! C’est ce que je
cherche. Passer de la vie, insuffler des forces. Golgoth par exemple, le
traceur de la Horde, qui incarne le dépassement, l’autodépassement, sa
volonté est tellement puissante qu’il crée la terre dont il a besoin pour
continuer à contrer. Ce qu’il fait est ce que font tous les créateurs : créer
à la pointe extrême de ce qu’on peut. Marcher au bord de soi, de ce qu’on
n’est pas encore capable de faire mais qu’on va apprendre, s’apprendre,
lentement. Deleuze dit : Fuir, mais en fuyant cherchez une arme…
FM : Fuir, pourquoi fuir ?
AD : J’ai du mal à vivre en milieu urbain, tous ces parallélépipèdes,
wagons de métro, cubes des restos, baquets des rues, ça me donne envie de
fuir, de percer les parois. J’ai du mal à prendre et à utiliser les énergies
du milieu urbain. Ça me sature. Fuir ou faire fuir, au sens de créer des
fuites dans les tuyaux qui canalisent les énergies de la ville.
FM : Et le prochain roman, ce sera quoi ?
AD : La Zone du Dehors parlait de la libération des forces de vie
partout où on les emprisonne, édulcore, anesthésie, où on les rogne, c’est
très Nietzschéen dans l’approche. Ça reste le fond de mon intuition sociale :
cette perte de vitalité, cet affadissement généralisé. Comment libérer les
forces de vie en nous et hors de nous puisqu’on est flic de nous-mêmes et
même flic des autres, de ses gosses, de sa femme, de ses collègues ou amis ?
La société de contrôle est d’abord une formidable injonction au self-control,
un liberticide consenti par tous. Presque tous ! Avec la Horde, j’ai repris
ce thème de la vitalité, j’ai voulu l’incarner dans des personnages qui «
renoncent à renoncer », qui font de leur existence un combat, avec et contre
le vent. J’ai voulu parler de ce qu’est ce miracle, ce don : être vivant. La
polyphonie mise en place dans la Horde, avec tous les personnages qui parlent
à tour de rôle, est une manière d’intégrer le lecteur dans le groupe, de
tisser le lien et de faire que le lecteur, très vite, fasse partie du tissu,
soit à son tour de l’étoffe dont sont tissés les vents.
Être vivant, c’est être en mouvement et c’est être lié. Le mouvement seul ne
suffit pas, car il dilue, il est dispersif, il dilapide ses propres forces.
Le lien est fondamental : il donne consistance aux choses, aux actes, il
cohère l’ensemble. Je trouve que la Horde est un roman réussi sur le lien,
mais encore ratée sur le mouvement. Ça fait deux livres, dix ans presque, que
je rate le mouvement. Mon troisième roman sera donc consacré, agi par le
mouvement parce que je veux vraiment parvenir à ça, le toucher de la syntaxe
: faire le mouvement. Le livre s’appellera « les furtifs », du nom de
créatures qui datent d’avant la subdivision du vivant en règne minéral,
végétal et animal et qui ont en elles le vivant sous sa forme la plus
essentielle, métamorphique, autocréatrice. Ce sera du réal-fantastiquepur.
Presque un essai d’éthologie fantastique. Faire le mouvement demande un
travail particulier sur le lexique et la syntaxe, ça va être un très gros
chantier, quatre ou cinq ans je pense. J’ai envie d’expérimenter de nouveaux
langages imaginaires, de faire des recherches approfondies sur la phonétique
et l’apprentissage de dialectes décalés accessibles aux lecteurs. Les furtifs
parleront en utilisant certains types de phonèmes, ce qui posera un vrai
enjeu de traduction, de torsion des mots et bien sûr de narration pour
circuler de l’humain aux furtifs et les comprendre, les apprivoiser, les
chasser ou les combattre. Certains critiques ont qualifié la Horde « d’objet
littéraire non identifié » alors que son thème reste assez classique à mes
yeux. Les furtifs, ce sera par contre un véritable OLNI, je ne crois pas
qu’il y ait d’équivalent à ce que je veux tenter, ce sera vraiment dingo,
hors norme. Et politique, à nouveau. Et métaphorique aussi puisque les
furtifs, c’est la vie en nous que nous conjurons et qui nous terrorise, c’est
notre devenir lâché, ouvert, vibrant que nous ne cessons de repousser, de
proscrire. Les furtifs, c’est l’ombre lumineuse de nos rejets.
FM : Tu parles d’expérimentation, de recherches, c’est important dans ton
travail d’écriture ?
AD : Oui, si je ne tente rien, ça ne m’intéresse pas. Ça perd son
sens, si l’on se répète ou utilise des techniques qu’on maîtrise déjà .
Toujours écrire à la pointe de qu’on ne sait pas encore écrire. J’adore cette
phrase de Duras qui dit : « On écrit pour savoir quel livre on écrirait si
l’on écrivait ». Et elle ajoute : « On ne le sait jamais avant ». On peut
toujours annoncer, comme ici, « je vais faire ceci, cela », ça ne reste que
des lignes et des espoirs. Le vrai livre se fait toujours dans le dos de
l’écrivain, avec beaucoup de patience, de travail, de rage et de chair.