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Le tombeau de Tommy

Interview d’Alain Blottière

par Bernard Strainchamps
Mise en ligne le Août 2009 | 1082 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

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Blottiere©Marcel

Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire Le Tombeau de Tommy ?

Je pourrais vous donner mille raisons honorables et vraies, en particulier politiques et morales. La figure centrale du Tombeau de Tommy, Thomas Elek, qui a réellement existé, était un lycéen parisien, juif hongrois, fusillé par les Allemands en 1944 à l’âge de 19 ans. Jeune, juif durant l’Occupation, résistant, immigré : autant de raisons pour moi et pour d’autres de l’aimer et de vouloir lui ériger un "tombeau". Mais à l’origine du roman il y a quelque chose de moins édifiant, un simple fantasme, une image entraînante : la figure de l’adolescent héroïque. C’est une image qui me relie intimement à l’Antiquité. Je suis fasciné par les adolescents habités par une conviction, une passion, une vocation. Pas quelque chose de banal, pas le foot ou les jeux vidéos, mais quelque chose qui pourrait éventuellement les conduire à des actions extrêmes, surhumaines. Quelque chose que mon fantasme valorise : ce peut être un combat altruiste, ou l’art, ou l’amour. C’est assez romantique.

Depuis quand recueillez-vous de la documentation sur Thomas Elek ?

J’ai commencé à lire des livres sur la question des jeunes dans la Résistance, avec l’idée d’un roman, il y a plusieurs années. J’ai choisi Elek, pour différentes raisons, à la fin de 2007, je crois. Durant le printemps 2008, j’ai lu tout ce qui pouvait le concerner, de près ou de loin : entre autres, les mémoires de sa mère (qui ont été bien sûr déterminantes), les études sur les immigrés dans la Résistance, sur les FTP-MOI et le groupe Manouchian dont il faisait partie. Et au cours de l’été 2008 j’ai mené l’enquête "sur le terrain" : dans les archives de la Préfecture de police, aux Archives nationales, au Lycée Louis le Grand. J’ai retrouvé des documents bouleversants, dont les deux lettres qu’il a écrites le jour de son exécution. J’ai suivi toutes les traces de Tommy. J’ai visité ses lieux, j’ai parcouru ses chemins, jusqu’au dernier, au Mont-Valérien. Cette période d’"enquête" a été particulièrement émouvante. Je ne voulais plus quitter Tommy, je ne voulais pas revenir au temps présent et à ses petites choses insignifiantes. Tout cela, je le raconte dans le roman, par la voix du narrateur, du cinéaste. Toutes les recherches qu’il fait, et ce qu’il ressent en les faisant, c’est en fait ma propre expérience. J’ai gardé toutes les traces de cette enquête et je les présente sur un site internet dédié au roman, qu’il vaut mieux visiter après lecture.

Vous avez choisi non de raconter directement l’engagement du très jeune Thomas Elek membre du groupe Manouchian, appartenant aux FTP-MOI et fusillé en février 44, mais le récit d’un film fictif sur celui-ci. Pourquoi ce choix ?

Parce que, depuis le début, mon intention n’était pas d’écrire une biographie de plus, et encore moins une biographie romancée, genre que je déteste. Mon sujet n’était pas Thomas Elek, mais la confrontation entre un jeune héros d’autrefois - qu’il ait réellement existé donnerait de l’intensité à mon histoire - et un adolescent d’aujourd’hui. Comment un adolescent d’aujourd’hui, dans un monde de satiété comme le nôtre, s’affronte-t-il à l’image d’un garçon d’autrefois, du même âge, qui risquait tous les jours sa vie par conviction ? C’était la question. Il y a évidemment autant de réponses que d’individus. Celle que je romance est particulièrement intense. Mais comment mettre en scène cette confrontation ? L’idée m’est venue d’un jeune acteur d’aujourd’hui jouant le rôle, dans un film, du héros d’autrefois. Voilà pourquoi le roman est l’histoire du tournage d’un film. Histoire racontée par le metteur en scène, un peu comme les metteurs en scène, parfois, racontent le tournage de leur film dans les bonus d’un DVD. Ils commentent les scènes, le "making of". Ici le film est un peu particulier, puisqu’il s’agit d’un film historique, dont tous les personnages ont réellement existé. Le réalisateur, lui, contrairement à moi, fait une simple biographie. Alors, dans ces bonus, il raconte aussi pourquoi il a écrit et filmé telle ou telle scène - qui est décrite - et à quel point elle est fidèle à la réalité historique, sur quels documents il s’est appuyé pour l’écrire, éventuellement ce qu’il a dû imaginer, faute de documents. Ce qui donne la part authentiquement biographique, historique, du roman. Dans cette part-là, nous ne sommes plus dans la fiction. Biographie, autobiographie (puisque les recherches et les réflexions historiques du metteur en scène sont en fait les miennes) et pure fiction alternent. D’où, sans doute, un roman assez singulier.

Gabriel joue Tommy dans le film du roman. Il prend tellement à coeur son rôle qu’il va jusqu’à investir la dernière chambre que Tommy a occupé. Cet engagement exclusif est-il propre à la jeunesse ?

Il est propre à Gabriel. Les autres jeunes acteurs qui jouent les compagnons d’armes de Tommy ne s’engagent pas, ce qui d’ailleurs exaspère Gabriel. Ils sont occupés au film autant qu’à leur iPod, qu’à leur vie en dehors du tournage. Gabriel, lui, est totalement habité par son personnage, au point de s’identifier intensément à lui. Il n’occupe pas seulement sa chambre, il devine et restitue sa voix, sa démarche, son énergie. Pourquoi ? Le narrateur-cinéaste le constate, fasciné et en même temps inquiet, mais n’a pas d’explication définitive à ce phénomène. Il émet deux hypothèses, étayées par des indices : Gabriel se serait imprégné du personnage d’une façon très professionnelle, un peu à la manière de l’Actors studio, ou à la Daniel Day Lewis ; ou bien alors Gabriel était tellement vide, et souffrait tellement de ce vide, qu’il s’est laissé investir par Tommy, par une sorte de nécessité psychologique. Les deux hypothèses ne sont pas incompatibles. On peut supposer que le processus d’identification découle des deux. Quoi qu’il en soit, cette identification donne un Gabriel assez pathétique, ne supportant plus la futilité du temps présent, souffrant comme son personnage a souffert. Cette identification fournit aussi le ressort dramatique du roman. Car si l’on devine bien que Tommy s’achemine inéluctablement vers la mort, on se demande jusqu’à la dernière page si Gabriel suivra jusqu’au bout le même chemin.


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