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Interview croisée de Malek Bensmaïl et Yasmina Khadra

par Bernard Strainchamps et Anne Pambrun
Mise en ligne le Janvier 2007 | 2369 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

réalisée en avril 2004.


Qu’est-ce qui vous motive à revenir avec une telle constance sur l’Algérie ? Pourquoi le choix de la fiction ou du documentaire, de l’œuvre littéraire pour l’un, cinématographique pour l’autre ?

Malek Bensmaïl : Je ne me refuse pas de travailler sur autre chose que l’Algérie. Même si la nécessité d’un questionnement sur l’histoire et la société algérienne m’a conduit à travailler essentiellement sur mon pays. Je revendique ma légitimité à filmer autre chose que l’Algérie, avec l’exemple de mon film "Plaisirs d’eau" qui est un voyage dans les bains publics à travers le monde. Peut-être pour se purifier de cette volonté obsessive d’interroger mon pays !

Je n’aime pas le cinéma algéro-algérien et j’espère filmer toujours l’Algérie autrement. L’idée est de mettre en perspective régulièrement mon regard. Je m’impose alors un cinéma débarrassé des clichés occidentaux (que l’Europe porte sur l’Algérie) et des sentiments patriotiques que veut m’imposer le système de mon pays.

Je pense que la définition de l’¦uvre documentaire est inexistante chez nous. Il fallait combler ce vide. Je pense aussi que depuis la colonisation, nous avons vécu des atrocités et des aliénations telles que nous (cinéastes) avons peur de nous confronter au réel. Ce n’est pas fortuit que les cinéastes algériens se sont précipités vers la fiction car elle permet de contourner le regard et la censure et-ou- l’autocensure, via la métaphore que peut proposer un dispositif de narration propre à la fiction.

Je me suis d’ailleurs essayé à une fiction. Un film qui s’intitule DêmoKratia (2001) et qui a été diffusé sur arte. ce film traite de la métaphysique du pouvoir, de la dictature et du système qui gravite autour. Avec cette fiction et paradoxalement, J’ai eu le sentiment de m’être rapproché différemment du réel, en filmant cette fois, l’impalpable, le non-filmique, c’est à dire "le systémique" qui dirige notre pays depuis 1962.

Yasmina Khadra : Pourquoi revenir sur l’Algérie ? D’abord parce que c’est mon pays. Il est mon véritable élément. En-dehors de ses frontières, je suis errance, incertitude, vulnérabilité. Je l’ai quitté pour essayer de réunir un maximum de commodités afin de poursuivre mon aventure littéraire. Son isolement m’était camisole. Il me fallait une terre d’action, un havre à partir duquel envisager la rencontre des autres. Mais ce genre de nomadisme a ses inconvénients aussi. On devient apatride et on est difficilement toléré par endroits. Si nul n’est prophète dans son pays, personne n’est maître chez les autres. Quel que soit votre talent, il y faut encore la permission de vos hôtes. Nietzsche me le signalait. J’ai pensé qu’il exagérait. J’ai eu tort. Parler de son pays n’est pas dévalorisant. Ce qui importe, c’est d’être à la hauteur de cette initiative. Dans le cinéma comme dans la littérature, ce n’est ni la langue ni le paysage qui priment. Il est question d’exceller, de convaincre, de maîtriser les outils de travail dont on dispose. Par ailleurs, l’Algérie est un pays qui n’est pas encore dit. Parce qu’il se cherche, ses romanciers essayent de lui inventer des repères. Certains s’appuient sur des clichés. Ceux-là tentent de plaire à leurs hôtes. D’autres s’évertuent à s’en défaire. Ce sont les plus incompris. Parfois, les moins écoutés. Leur chant de sirène agace, leur présence d’esprit ennuie. J’ai toujours pensé que la seule façon de préserver une culture est de l’entretenir dans son pays. La déraciner est l’exposer à toutes sortes de pourrissements. Il se trouve qu’en Algérie, la culture est féodalisée. Elle perd donc toute sa substance. Entre mourir et se dénaturer, elle choisit l’épreuve susceptible de la prolonger. En optant pour l’exil, elle accepte d’en pâtir. Telle est la loi des survivances.

De mon côté, j’essaye de raconter mon pays. Il n’est pas aisé de parler de celui des autres. Pour beaucoup, nous en sommes incapables. Les stéréotypes s’appliquent à nous maintenir dans une catégorie négligeable. Nous sommes des auteurs endémiques. Hormis se plaindre et gémir, on n’est bons à rien. Notre talent s’évalue en fonction de notre désarroi. Nous écrivons des récits romancés, des romans de protestation, des ouvrages spécifiques qui suscitent la curiosité, jamais l’admiration. Cette attitude dévalorisante, réductrice s’érige en un jugement sans appel. Dans la mentalité de ceux qui l’affichent, elle se veut la raison fondamentale de leur supériorité. La ségrégation est d’abord intellectuelle. Il est des défauts majeurs qui s’inscrivent dans la vertu. Mettre le doigt dessus est un sacrilège. L’imprudence est, quelquefois, pire que les dégâts qu’elle occasionne. Donc, on reste dans son coin et ne s’y ancre. De toute évidence, on y est moins dépaysé.

Lorsque j’avais proposé à mon éditeur d’écrire sur le Mexique, il avait paniqué. Sur l’Allemagne, il avait été outré. Sur l’Afghanistan, il avait failli choper une attaque. Tu vas te casser les dents, m’avait-il averti. Ce sujet est épuisé. Tu vas te couvrir de ridicule… Et moi qui pensais dire l’homme partout où il se trouve ! J’étais laminé. Et très en colère. Alors, j’ai écrit sur l’Afghanistan. Par dépit. Par refus. Résultat : les Hirondelles de Kabul est salué dans le monde entier, y compris là où il n’est pas traduit. Il m’a permis d’avoir du succès jusqu’aux Etats-Unis. N’est-ce pas étrange, cette manie d’enfermer les gens dans des cases répertoriées, de les étiqueter comme des spécimens inachevés ?

Le vrai problème n’est pas dans le texte, il est dans l’étroitesse des esprits. Un écrivain, pour moi, est une générosité qui me parle. Il m’importe peu qu’il soit juif, bambara, arabe ou slave. Ce qui compte est cet instant de lecteur qu’il me propose ; ce qu’il en reste est le talent. Et le talent revient à celui qui le détient, pas à la race à laquelle il appartient.

Vos Å“uvres sont marquantes, voire engagées ; vous remettez en cause l’histoire officielle et le pouvoir en place en Algérie ; quelles sont vos sources de documentation ?

Malek Bensmaïl : C’est mon devoir que de remettre en cause "une certaine" histoire officielle -que l’on m’a inculqué tout au long de ma scolarisation, comme une forme d’endoctrinement- et de remettre en cause tout le pouvoir en place ! Ce pouvoir a choisi depuis 40 ans la spirale infernale de l’aliénation de son peuple. J’ai besoin de porter un regard différent sur la politique, la société, la culture algérienne. J’aime dessiner les contours d’une Algérie complexe, un pays de paradoxes où il existe par exemple une incroyable liberté de ton dans la presse écrite mais qui souffre après 40 ans de parti unique et d’éducation au rabais, d’une immaturité rendant l’exercice de la démocratie périlleux. D’ailleurs cela vient d’être encore une fois confirmé lors de ces dernières élections présidentielles.

En fait j’interroge avant tout l’image. De l’image d’archive, en passant par les news, jusqu’à l’image prise presque au hasard. Je collecte tout et ce travail est essentiel dans le cadre de l’Algérie, pour permettre un indispensable travail de mémoire, pour penser le futur autrement, surtout pour les générations à venir.

Yasmina Khadra : La plus importante source de documentation, pour un auteur, est son propre regard, son intelligence, sa lucidité. Il suffit d’ouvrir les yeux pour déceler des détails d’une rare pertinence. S’en inspirer est déjà les prendre en charge. Un écrivain doit savoir regarder. C’est vital, chez lui. Un visage est un livre ouvert, une démarche est une histoire qui se construit. Il s’agit d’y adhérer. Le reste suit de lui-même. Lorsque je marche dans les rues de ma ville, j’ai le sentiment de traverser une bibliothèque. Tout m’interpelle, tout m’instruit. Je suis attentif aux gestes, aux expressions, aux cris, aux silences. Les livres deviennent naturellement des miroirs ; ils reflètent cette réalité. La littérature a le pouvoir de donner une cohérence au chaos, un sens à l’absurde, une dimension à l’indicible ; elle est l’esthétique de la banalité, le garde-fou de la fatalité ; elle restitue à la vie ce que l’indifférence lui confisque. J’ai choisi d’écrire pour ne rien laisser au hasard. Mes romans ont la prétention d’inscrire les choses dans leur contexte, de les préserver contre l’oubli ou le travestissement. Pour une jeune nation comme la nôtre, c’est un impératif. Tous nos malheurs d’aujourd’hui viennent de la négligence, de la maladresse de livrer les choses à elles-mêmes jusqu’à ce qu’elles se décomposent. Pour moi, le bâtard n’est pas celui qui ne connaît pas son père mais celui qui ne se connaît pas de repères.

Avez-vous des garde-fous ?

Malek Bensmaïl : Un seul et unique garde-fou, celui du regard des algériens qui est sans complaisance.

Qu’est-ce qui conditionne vos choix pour une narration ou un dispositif particulier ? Comment racontez-vous l’histoire avec un grand ou un petit H ?

Malek Bensmaïl : Je cherche "le frottement", le "grain de sable" qui viendra "gripper la mécanique". J’aime confronter l’Algérie avec son autre, j’aime multiplier les points de vue et j’essaie de jouer avec humour ou gravité des clichés et des représentations (des vacances malgré tout, 2000) ou bien même mettre en évidence la vague d’hystérie médiatique qui avait traversé l’occident au moment de la décennie noire (Territoire(s), 1997). Ou bien même reconstruire le puzzle de l’histoire contemporaine algérienne à travers un personnage charismatique (Boudiaf, un espoir assassiné, 1999) ou prendre comme personnage principal l’Histoire (Algérie(s), 2003).

C’est vrai qu’il en résulte des récits ou la dramaturgie, plus que le narratif domine. J’essaie de renouveler sans cesse mon écriture, le style aussi car je suis en perpétuelle recherche et il est très facile de tomber dans la pauvreté d’une recette ou dans les conventions du documentaire classique.

Autour du thème des films, je tourne beaucoup, toujours plus qu’il en faut et par cercles concentriques, du micro au macro ou l’inverse. Ce qui me permet en montage de questionner ce qui est filmé, comme dans un laboratoire scientifique. L’image et le réel ? C’est aussi une manière de créer, c’est une forme d’écriture personnelle. Ma caméra accueille le réel et c’est le réel qui décidera finalement de la teneur du film. C’est le cas de mon dernier film "Aliénations", en filmant l’interactivité quotidienne entre soignants et patients au sein de l’hôpital psychiatrique de Constantine, le film essaie de révéler le mal profond qui ronge le pays et donne à voir la souffrance mentale comme le miroir d’une société et d’une culture.

Yasmina Khadra : Chacun de mes romans obéit à une nécessité. J’écris d’abord pour répondre à des interrogations qui me taraudent. J’ai besoin de comprendre, de savoir, de toucher du bout du doigt le pouls de mes convictions. Je pars toujours d’une curiosité. Qu’est-ce que c’est ? Ensuite, je poursuis mon travail de compréhension à travers l’histoire de mes personnages qui incarnent les différents questionnements qui m’habitent. Parfois, ce sont ces mêmes personnages qui imposent le genre dans lequel ils veulent évoluer : le roman noir ou la blanche (encore une ségrégation). Je suis très intrigué par mon pays. Ces paradoxes tentent de me désarçonner. Ce sont mes livres qui m’aident à me cramponner. Par moments, la diversité des sujets que l’Algérie me suggère est telle qu’il m’est très pénible d’opter pour une direction. Il y a tellement de choses à explorer, tellement de poches d’ombre, d’angles morts, de trappes à soulever. Il m’arrive souvent de mettre trois ou quatre romans en chantier d’un coup pour ne me décider que plus tard, après plusieurs chapitres çà et là, à me concentrer sur le texte qui me paraît le plus intéressant. Quant à l’Histoire, elle n’est qu’un personnage comme d’autres puisqu’elle est incarnée par des individus. Un peu comme Alger, ou Ghachimat le village des Agneaux du Seigneur, elle devient plus accessible lorsqu’elle est assujettie à la trame de l’histoire que j’écris. De cette façon, elle ne m’échappe pas et ne m’intimide pas. Mon travail rejoint celui de Malek Bensmaïl ou de tout réalisateur face à un acteur monumental ; à savoir ramener la star au rôle qu’on lui confie, strictement, quitte à le faire descendre de son nuage. Cela ne signifie pas démythifier, mais seulement diriger son sujet tel qu’il est conçu dans la tête de l’auteur.

Quelle part de vous-même mettez-vous dans votre Å“uvre ?

Malek Bensmaïl : Celle de remettre perpétuellement en question mon regard et donc mon cinéma. J’attends toujours "mon" élément perturbateur qui viendra "me" perturber en montage. J’aime simplement bousculer la relation regardant/regardé. C’est ma part à moi dans le film.

Yasmina Khadra : La part de moi-même ? Le meilleur de moi-même. Lorsque j’écris, je me livre en entier, puise au plus profond de mon être cette force susceptible de me rendre crédible et inventif. L’auteur ne peut pas être étranger à son Å“uvre. Il a beau essayer de mettre de côté de ses états d’âme et de se consacrer exclusivement à ses personnages, c’est d’abord lui qui réfléchit, conçoit, couche sur du papier ce qui grouille dans sa tête. Beaucoup m’ont demandé si le commissaire Llob était mon alter ego. Il est seulement mon personnage, quelqu’un qui me rappelle mon pays, ma foi en la vérité, le sens du devoir et du discernement. Je l’aime énormément. C’est fou le courage qu’il m’insuffle, la fraîcheur qu’il me donne à chaque fois que la médiocrité de certains menacent l’authenticité de mon engagement. Je l’ai ressuscité pour cette raison, d’ailleurs. Il me manquait. Je ne pouvais, non plus, admettre ma solitude, l’exclusion qui me frappe en France quand dans tous les pays où je me rends je suis accueilli dans le respect et la prévenance. C’est peut-être là que réside le salut des écrivains, dans les personnages qui portent leur message sans fléchir, dans l’attachement indéfectible qu’il suscite auprès du lecteur. Si je n’étais pas romancier, je serais probablement moins malheureux, mais je ne connaîtrais pas souvent le besoin de transcender le malheur, de survivre à la méchanceté des uns et à la bêtise des autres. Ecrire devient, par la force des choses, réussir là où l’échec est de rigueur. Pour moi, chaque livre que j’écris est une victoire sur ma propre faiblesse, chaque lecteur que je gagne est une terre d’asile. Mon bonheur d’écrivain est de toucher une fibre, éclairer, ne serait-ce que l’espace d’une fulgurance, un esprit, m’apercevoir que je suis utile à quelque chose.

Comment choisissez-vous vos personnages et quelles relations entretenez-vous avec eux ?

Malek Bensmaïl : Beaucoup de rencontres. Je pars d’un principe simple, celui d’aimer les personnages que je filme même s’il sont difficiles, insupportables voire pas du tout fréquentables. A moi de restituer leurs véritables personnalités en montage... Je garde toujours un contact avec mes personnages.

Yasmina Khadra : Mes personnages, je les côtoie tous les jours. Ils sont ces gens qui me traversent de part et d’autre sans me prêter attention et qui, convoqués dans un texte, deviennent mes meilleurs amis. Je les choisis en fonction de leur regard, de la configuration de leurs traits si l’on admettait que les expressions faciales et celle des yeux sont les reflets de notre intérieur. Je suis quelqu’un qui observe intensément la turbulence du visage. Un sourire veut tout dire, un rire et une moue aussi. C’est à partir d’une brèche entre deux rides que je me faufile à l’intérieur d’une personne. Une fois en lui, je deviens spéléologue de son âme… et de la mienne en même temps.

La cruauté de mon enfance, enfermé dans une caserne et entouré d’orphelins et de mioches inconsolables, m’a appris à passer de l’autre côté du miroir. C’est en essayant de comprendre la douleur des autres que j’ai appris à cerner la mienne. Depuis, aucun émoi, aucune joie ne m’indiffère. Je suis homme par les autres et pour les autres. J’écris pour le mériter.

Quelles sont vos relations avec vos diffuseurs/éditeurs, votre public et les médias, en Algérie et en France ?

Malek Bensmaïl : Compliqué et complexe. En Algérie ou ici, en Europe, je pense que mes projets se situent toujours en bordure, au bord d’une falaise ; un peu comme un électron libre sur un pont suspendu... Mais justement le combat est là et pas ailleurs : Faire passer ses projets ici et là-bas, en même temps et ce n’est pas simple. Au bout de ce pont suspendu, le public, lui, est toujours là, que ce soit en France ou en Algérie, à attendre des histoires.

Yasmina Khadra : Mes relations avec mes éditeurs dépendent de la marche de mes livres. Depuis quelques années, elles ressemblent à une grossesse nerveuse. J’ai parfaitement conscience que mes déboires nous échappent à tous. La qualité de mes livres est reconnue mondialement. Les efforts que déploient mes éditeurs parisiens sont louables. Le problème est que je n’ai pas le sentiment de plaire aux décideurs littéraires. Ces derniers n’arrivent pas à me cadrer. Je ne réponds pas aux critères qu’ils ont imposés aux écrivains, artistes, cinéastes maghrébins. Comme ils répugnent à fournir un effort pour comprendre, ils ont choisi la facilité : rejeter ce qui pose problème. Par contre, mes éditeurs étrangers croient fortement en moi et ne lésinent pas sur les moyens. Aufbau (Allemagne) a mis le paquet pour soutenir A quoi rêvent les loups. Il y a cru, il en a fait un succès. Doubleday (USA) a effectué un premier tirage sans précédent pour une Å“uvre traduite, beaucoup plus important que le plus gros premier tirage opéré en France. Il y a cru, je ne l’ai pas déçu. Parallèlement, je bénéficie d’une critique extrêmement encourageante. En Grèce, en Israël, au Portugal, en Espagne, en Allemagne, en Italie, partout où je suis traduit, ce sont les plus grandes plumes qui sont les premières à me soutenir. Je suis très rassuré de ce côté-là, mais j’ai horreur d’affliger ceux-là même qui ont été les premiers à m’imposer ailleurs et sans lesquels je n’aurais pas progressé ; les critiques de Paris.

Quant au rapport avec mon lectorat, il est aussi convivial et riche que celui de tous les écrivains, artistes et cinéastes. Naturellement. Un public aime, sans son amour, aucun rêve n’est possible. Un public est reconnaissant, sans sa gratitude aucun effort n’est béni.

Souhaiteriez-vous une adaptation de votre Å“uvre au cinéma et y participeriez-vous ?

Yasmina Khadra : L’adaptation de Morituri débutera en juin. C’est Okacha Touita qui en est le réalisateur. La production est franco-algérienne. Jean-Jacques Annaud était séduit par les Hirondelles de Kaboul que son épouse et conseillère artistique avait beaucoup aimé. Longtemps, mes éditeurs et moi avions pensé que JJA était partant. Aux dernières nouvelles, l’enthousiasme n’est plus ce qu’il a été. Par ailleurs, Hollywood s’est intéressé sérieusement au roman en question. Mes éditeurs se sont montrés trop gourmands. Mais rien n’est tout à fait perdu. De son côté, toujours pour les Hirondelles, notre palme d’or à Cannes Lakhdar Hamina est surmotivé… J’ai aussi gâché certaines opportunités en préférant des Algériens à un producteur franco-britannique qui souhaitait ardemment adapter Les Agneaux du Seigneur. Résultat, les Algériens ont cédé au chantage de l’Administration algérienne qui leur a promis des subventions pour d’autres films à condition de laisser tomber les romans de Khadra. Par ailleurs, je serais ravi de travailler avec Malek Bensmaïl sur un projet cinématographique. Il n’a qu’à fixer la date et l’endroit pour en discuter.

Ecririez-vous un roman ou un document sur l’Algérie ?

Malek Bensmaïl : J’adore lire. Comme la musique, la lecture est une source d’inspiration, mais je préfère continuer à écrire et réaliser des films. Un désir peut-être, celui d’éditer un ouvrage de photogrammes tirés des séquences de mes films sur l’Algérie, avec des reprises de dialogues !

J’aimerai plutôt filmer une histoire totalement originale de Yasmina Khadra, mais qui cette fois, ne serait pas une adaptation mais une histoire écrite pour la caméra...

Aimez-vous encore l’Algérie ?

Malek Bensmaïl : J’aime sa terre et son peuple. Pas ses actuelles institutions.

Yasmina Khadra : Je suis un être d’amour. J’aime et j’aime aimer. Je n’ai jamais réussi à haïr qui que ce soit. Pas même mes pires ennemis. Pour ceux-là je n’ai que chagrin et colère. J’aime mon pays. Autant que ma mère et mon père. Il est mon royaume de démuni, ma chair et mon esprit. Je ne le vendrai pas aux chimères, ne l’échangerai contre aucune gloire, et aucune tentation ne saurait me détourner de sa féerie. Je me suis battu avec les armes pour lui. Je me combattrai avec la plume pour l’honorer. Il peut toujours compter sur moi.

J’aime la France, aussi, pour ce qu’elle me donne. Je n’oserais plus me regarder dans une glace si je ne le reconnaissais pas tout de suite après mon pays. 40% de mes tournées mondiales sont l’œuvre des ambassades françaises. Les Instituts et les Centres culturels français ont largement contribué à ma « notoriété ». Pour moi, la France ne se situe pas du côté de cette minorité qui essaye de défigurer mon image ; elle est beaucoup plus grande et beaucoup plus généreuse pour être éclaboussée par les agissements déplorables d’une poignée d’imbéciles zélés.


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