Autant le dire, j’avais un peu laissé de côté la SF ces deux dernières
années.
Mais lorsque j’ai vu que Fayard publiait enfin la traduction du dernier
Spinrad, j’ai replongé assez facilement. Spinrad, pour moi, c’est avant
tout "les années fléaux" et "le printemps russe". Je sais bien que pour
les connaisseurs, il faudrait retenir avant tout "Jack Barron...",
"Bleue comme une orange" ou "rêve de fer", mais pour moi, ces deux
titres constituent le sommet de ce que j’ai pu lire en SF. Question de
goût et d’intérêts, sûrement.
L’histoire
Un comique de troisième zone, Ralf, est repéré par un agent de Hollywood
dans un show minable : ce type a un numéro unique : il incarne un homme
de XXIIe siècle renvoyé dans le passé pour mettre en garde l’humanité
quant aux conséquences de ses agissements, notamment en matière
d’environnement. Au cours de l’intrigue, on suit l’ascension de cet
homme et de son agent des bas-fonds du spectacle de province Ã
l’accession au prime-time à la télévision. Est-il un excellent comédien,
un barge qui ne peut sortir de son rôle, une réel messager du futur ?
Tout l’enjeu et là . Un autre personnage, écrivain de science fiction
gravite autour d’eux : chargé de rédiger les textes de Ralph, puis
d’écrire sa biographie, Dexter s’interroge sur les rapports entre
l’écrivain et ses fans, sur les effets de l’écriture de la
science-fiction sur la réalité etc.
Difficile de résumer sans spoiler une oeuvre de 700 pages. Je vous
laisse le plaisir de la découverte.
Mon avis
Whaou... Il n’y est pas allé de main morte, le père Spinrad. Les
drogues, la Californie éternelle, les hippies, la mystique New-Age, la
SF comme littérature visionnaire et appeau à débiles (les "fans" des
conventions de SF ne sont pas vraiment bien traités), les paradoxes
temporels, la hard-science, la condition de l’écrivain qui cachetonne
pour bouffer, tous ces thèmes s’entrecroisent en un récit long et qui se
mérite.
La plus grande réussite réside à mon avis dans le personnage de Dexter,
cet écrivain de SF qui va mendier à Hollywood, méprise ses fans et le
folklore SF, hait la fantasy et considère que la SF est une littérature
résolument visionnaire qui est largement desservie par ses adeptes. Ça
sent le vécu, pour ainsi dire.
Réussite aussi, le personnage de Ralf : Est-il un véritable comique,
incapable de sortir de son rôle, un aliéné (quelques bons passages sur
la condition de l’homme de spectacle toujours à la lisière), un
véritable envoyé du futur ? L’ambiguité court tout au long du roman.
Le producteur Texas Jimmy sert de fil conducteur à ces interrogations.
Cynique et attiré par l’argent, il se laisse aller à des interrogations
métaphysiques sans pour autant renier ce qu’il est. Il incarne toute
l’ambiguité et la finesse du roman. C’est une des forces de l’auteur que
de laisser en permanence planer le doute, la pluralité des
interprétations, la mince frontière entre prophétie et folie.
Pour le lecteur, ce n’est pas un chemin de croix, loin de là . Je l’ai lu
en trois jours. Mais quand même, il faut se taper de long passages de
délire New-Age et/ou mystiques, ainsi que les pensées profondes d’une
junkie fumeuse de crack, qui va (ou non, Ã vous de lire) accomplir le
meurtre rituel du Sauveur Ralf ainsi qu’il en a été pour Jésus, John
Lennon et autres... C’est assez éprouvant.
Bilan
Je ne recommanderais pas "Il est parmi nous" comme introduction à la
littérature SF, c’est sûr. Rien que pour les réflexions de Dexter sur
les rapports ambigus entre l’écrivain de SF et son oeuvre.
Mais ces réserves émises, je ne peux que saluer cette ouevre foisonnante
et profonde, qui prend son lecteur à l’amène à penser sur le statut de
la SF comme littérature.
Le plaisir immédiat et bassement ludique de la lecture y perd un peu,
c’est un fait (rendez-moi "le printemps russe" !). Mais Spinrad avait
visiblement d’autres ambitions qu’il a (sans doute) atteintes. Et c’est
très bien ainsi.
Remarques sur l’édition française
Je ne suis pas spécialement compétent pour juger de la qualité d’une
traduction. Néanmoins, celle que proposent Roland C. Wagner (je ne sais
pas s’il lit toujours ce groupe que j’un un peu délaissé en même temps
que la SF) et Sylvie Denis me semble d’une qualité très très honorable.
Je n’y ai rien vu de vraiment choquant, et je sais combien l’exercice
est difficile. On pourrait discuter du choix de la langue concernant les
parties de la junkie : c’est assez difficile à lire, et parfois un peu
artificiel. Je ne leur jette pas la pierre, cependant.
Par contre, pour un bouquin à 24¤, il faudrait jeter des pierres, pour
le coup, Ã Fayard pour les trop nombreuses coquilles subsistantes.
Voilà , c’est à la fois trop court et trop long, mais j’attends avec
impatience vos avis respectifs sur cette histoire.
[texte publié d’abord sur le forum Usenet fr.rec.arts.sf]
—
Olivier
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