Harry Crews est un des joyaux les plus sous-estimés de la littérature contemporaine. Sa vie même en fait quelqu’un d’exemplaire, issu d’un milieu extrêmement pauvre, il s’est battu pour devenir un écrivain et il a justement donné une voix à tous ces laissés-pour-compte du système américain. Son rapport viscéral à l’écriture, son humour digne des plus grands, son imagination fertile en font un auteur essentiel et son oeuvre une des plus étranges de l’histoire de la littérature.
Harry Crews chante la chanson mythique "John Henry’s Blues"
extrait (format Quicktime
de The Art of Harry Crews, d’Eric Boyer et Maxime
Lachaud, productions CKF, DVD The Hawk is dying de
Julian Goldberger (Antidote Films)).
BS : Vous avez transformé votre thèse en une étude qui se lit très bien et qui est par ailleurs un très bel objet livre. Comment avez-vous procédé ? Pourquoi K-Inite ?
Le milieu universitaire est en effet un univers plutôt clos et élitiste qui correspond à un certain jargon, et quand on s’investit dans un travail de plusieurs années, comme c’est le cas avec une thèse, on a envie au bout de la route que l’ouvrage soit lu, et pas seulement par les six membres du jury. Du coup, j’ai transformé cette thèse afin qu’elle soit plus lisible, plus accessible, sans en changer profondément le fond. Le plan a donc changé, les citations en anglais ont été traduites, des chapitres ont été ajoutés, d’autres supprimés.
Ce désir d’accessibilité a été non seulement travaillé sur le fond mais également sur la forme : mise en page espacée, photographies pour illustrer le propos, papier glacé, polices élégantes. Le but du livre est avant tout que le lecteur puisse s’immerger totalement dans l’univers de la vie et de l’oeuvre de Harry Crews, et tout l’environnement socio-culturel, littéraire, esthétique qui va avec. J’ai également eu la chance de travailler avec les éditions K-Inite qui apportent beaucoup d’importance à l’aspect visuel et tactile de l’objet livre. J’avais déjà écrit pour eux dans le cadre de l’anthologie Carnets Noirs II sur la scène musicale indépendante française, puis j’avais également écrit un article sur l’esthétique de la déconstruction dans la musique industrielle pour la revue-livre Obskure Opus 1, qu’ils ont également publiée. Du coup, nous avons été amenés à nous rencontrer plusieurs fois et nous avons développé une amitié.
Pour ma part, un livre a toujours été une oeuvre d’art. Je suis passionné par les livres/objet, les livres/CD, comme le prouve l’anthologie que j’avais co-dirigée avec Lise N. pour les éditions La Volte, Aux Limites du Son, dans laquelle les récits de fiction ont été mis en images par l’excellent graphiste Jef Benech’ et mis en musique par quelques uns des grands noms de la scène musicale expérimentale française. Le fond ne peut exister sans la forme et vice-versa.
De quand date votre passion pour cet auteur et pourquoi lui consacrer tant d’heures ?
Je crois que tout a commencé lorsque ma grande soeur m’a offert pour mes 16 ans un livre de Joe R. Lansdale, Texas Trip, traduit d’ailleurs par Nicolas Richard (qui traduira plus tard Le Chanteur de gospel, La Foire aux serpents ou Le roi du KO), acheté dans un magasin culte de Carcassonne qui s’appelait La Chouette. J’ai adoré ce livre et en ai fait mon livre de chevet, un livre absolument déjanté dont les histoires se passent quasiment toutes au Texas. Le lieu était presque aussi important que les histoires sordides et bizarres qui s’y déroulaient. Suite à cela, je suis parti pour la ville de Toulouse et j’ai découvert l’univers fabuleux des bibliothèques. C’est là que j’ai découvert Faulkner, Flannery O’Connor, Cormac McCarthy, et tous ces auteurs du Sud. Chacun m’a apporté son lot d’émotions, mais un m’a vraiment bouleversé plus que les autres, c’est Harry Crews. La première fois que j’ai lu La foire aux serpents, j’ai eu un tel plaisir de lecteur que je l’ai recommencé d’emblée. Son style était rapide, vif, sa vision unique, et je n’ai plus pu m’en détacher. J’ai cherché ses livres partout et j’ai développé, je l’avoue, une forme de dépendance, qui s’est concrétisée dans mes lectures et re-lectures de chaque article, de chaque interview, de chaque texte qu’il a pu écrire.
Que diriez-vous à un lecteur pour le convaincre de lire cette prose consacrée à des « pauvres blancs » du sud des Etats-Unis, « brutaux, illuminés, alcooliques, primitifs, criminels, pervers, estropiés , illettrés... » ?
Je pense tout simplement que Harry Crews est un des joyaux les plus sous-estimés de la littérature contemporaine. Sa vie même en fait quelqu’un d’exemplaire, issu d’un milieu extrêmement pauvre, il s’est battu pour devenir un écrivain et il a justement donné une voix à tous ces laissés-pour-compte du système américain. Son rapport viscéral à l’écriture, son humour digne des plus grands, son imagination fertile en font un auteur essentiel et son oeuvre une des plus étranges de l’histoire de la littérature.
Pourquoi Harry Crews s’intéresse-t-il tant aux freaks ?
Cela remonte, je pense, à sa plus jeune enfance, telle qu’il la relate dans Des Mules et des Hommes : une enfance, un lieu. Il a subi plusieurs épreuves physiques, tout d’abord la polio, puis il est également tombé dans un chaudron d’eau bouillante qui a vu sa peau s’effriter. Durant ces années où il était cloué au lit, il dit avoir ressenti le fait d’être regardé comme un phénoméne de foire. Par la suite, il travaillera lui-même pour une Foire aux monstres itinérante en tant que Monsieur Loyal. Il partageait la caravane avec une femme à barbe et un homme au visage difforme. Ce couple, pour lui, était bien plus normal que les soi-disant « normaux » qui venaient se rincer l’oeil en les regardant. Et c’est vrai que depuis son premier roman les difformités de tout ordre hantent son oeuvre, mais ce ne sont pas les êtres physiquement démunis qui sont forcément les plus grotesques. Cette mise en question de la notion de normalité lui vient aussi d’une influence qu’il cite régulièrement, la photographe Diane Arbus, connue pour ses portraits de nains, de géants, de siamoises ou de personnes en fauteuil roulant.
D’où lui vient cette vision excrémentielle, cette « horreur de l’homme face à sa réalité animale » ?
Si l’imaginaire scatologique est très présent dans les romans de Harry Crews, que ce soit dans le langage, l’imagerie ou les actions des personnages, il n’est jamais gratuit. Ses personnages sont réduits à des besoins élémentaires (boire, manger, copuler, déféquer, crier) et sont souvent dans des situations de plein échec, bien représentées par ce proverbe qui revient dans quasiment chacun de ses romans et que Pascal Dessaint avait utilisé en épigraphe à un de ses récits : « fais un voeu dans une main et chie dans l’autre, regarde laquelle se remplit le plus vite ». En parallèle à cela, les personnages de Crews font preuve d’une telle énergie et d’un tel enthousiasme, même quand leur vie est des plus catastrophique, qu’ils en deviennent presque des personnages de cartoon, qui portent en eux toute la tragédie du monde. C’est là aussi le génie de Crews ; c’est que plus un passage est drôle, plus il est sous-tendu par une réalité absolument désespérante. Herman Mack, le héros de Car, est sûrement très représentatif de ça. Il veut devenir quelqu’un, donner un sens à sa vie et pour cela il décide de manger une voiture morceau par morceau, avalant un bout le soir et le déféquant au matin, en un rituel désopilant et tragique.
Harry Crews est-il un affreux macho ?
Harry Crews a grandi durant la Grande Dépression des années 30, dans un univers physiquement très difficile, et il y avait bel et bien une différence sur ce plan là entre les hommes et les femmes. Certaines activités étaient pratiquées par les hommes et d’autres par les femmes, mais la vie était dure pour tous, et chacun travaillait au-delà de ses possibilités. Dans ce cadre-là , le terme de « machisme » semble un peu hors de propos. En revanche, il est vrai que son imaginaire est porté par une culture de la masculinité et de la force physique. Il a écrit énormément sur les sports violents, combats de coq, boxe, karaté, mais aussi sur le cyclisme, le culturisme. Ses personnages masculins peuvent être en revanche de vrais machos, maltraitant leur femme, narrant leurs prouesses sexuelles et jouant du poing quand il le faut. En revanche, Crews n’a-t-il pas mis un personnage féminin au centre de Body, sa superbe tragi-comédie sur le body-building ? Et les femmes ne sont-elles pas celles qui ont le vrai pouvoir dans ses livres ?
Aux Etats-Unis, Harry Crews est-il considéré ? Quels sont les jeunes auteurs qui se revendiquent aujourd’hui de son influence ?
Harry Crews est plus connu de nom aux Etats-Unis qu’il n’est actuellement lu. Il a la réputation d’être un peu fou, alcoolique, drogué et même plutôt dangereux. Cela commence à changer peu à peu mais il est difficile de faire taire une réputation qui date. En même temps, il vit des options faites sur ses romans par Hollywood. Mis à part l’adaptation qui a été faite par Julian Goldberger du Faucon va mourir, Sean Penn travaille actuellement sur Le Roi du KO et la Warner prépare un film sur l’enfance de Crews avec la voix de Kris Kristofferson. On peut imaginer que, comme c’est souvent le cas, l’oeuvre de Crews sera appréciée à titre posthume.
En revanche, Crews bénéficie véritablement d’un statut culte. De nombreux auteurs, acteurs, musiciens ou metteurs en scène sont de véritables fans de son oeuvre. Parmi ceux-ci : Madonna, Harry Dean Stanton, Stephen King, James Crumley, Harmony Korine, Lydia Lunch, Sean Penn, Sonic Youth, etc. D’autres auteurs ont été marqués par la voie qu’a ouverte Crews, que ce soit le défunt Larry Brown, Barry Hannah, Lewis Nordan ou Dorothy Allison par exemple.
Il n’y a que 9 titres de Crews sortis en France. Et rien depuis 2004. Pourquoi cette semi-indifférence ? Peut-on espérer une nouvelle édition d’un roman chez Gallimard ?
Très bonne question, mais seul l’éditeur français pourrait y répondre. Je pense qu’il y a évidemment des facteurs économiques, ça ne se vend pas si bien que ça. Ce qui est vraiment dommage, c’est de savoir que Naked in Garden Hills, un roman de 1969 et sûrement un des plus grands textes du XXe siècle, n’a toujours pas été traduit, même chose pour les excellents Scar Lover, de 1992, et Celebration, de 1998. Espérons qu’un jour le lectorat français ait accès à ces perles noires.