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Florence Magnin, la féerie au bout des doigts !

Entretien réalisé par Serge Perraud
Mise en ligne le Juillet 2008 | 1312 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Quel lecteur de romans de SF ou de fantasy n’a pas acheté un livre, plus séduit par l’illustration de Florence Magnin que par le résumé de l’histoire ou la réputation de l’auteur ?

Elle a illustré pour toutes les collections qui comptent en littérature de SF. Partout, elle a imposé une atmosphère, une tonalité et un style particuliers. Ses illustrations sont si féeriques que la dimension SF ou fantastique du roman est déjà acquise et qu’il ne reste plus qu’à installer, dans le récit, un lecteur déjà conquis, prêt à accepter tout le merveilleux qu’on voudra bien lui proposer derrière ce tableau aux tons pastels.

Cependant, depuis quelques années elle ne se contente plus d’illuminer les couvertures, elle a abordé le monde de la bande dessinée. Sur des scénarios de Rodolphe, elle a signé deux séries : L’Autre monde et Mary la noire (Dargaud)

Après avoir magnifié les univers fantasmagoriques de tant d’auteurs, elle nous a livré le sien avec L’héritage d’Émilie, une série de cinq tomes, dont le dernier, L’Arcane, est disponible depuis quelques jours sur les rayons des librairies. C’est l’occasion pour revenir sur cette série sans pareil, sur sa genèse, avec une auteure qui fréquente le merveilleux comme vous le Café du Commerce…


L’Arcane est le titre de votre nouvel album. Ce titre vient-il du tarot divinatoire ? Est-il inspiré de l’art de la prestidigitation où ce vocable désigne l’explication gardée secrète du fonctionnement d’un tour ?

Il vient du tarot avec lequel j’ai gardé quelques affinités…Mais votre idée est excellente et pourrait très bien correspondre au dernier tome de cette histoire.

Dans L’Arcane, le cinquième tome de L’Héritage Émilie, vous livrez toutes les clés de l’intrigue. Le cycle semble clos de façon définitive. N’envisagez-vous pas une suite ?

Pas pour l’instant. Huit années de travail sur la même histoire imposent un changement et puis…encore faudrait-il qu’un éditeur accepte cette idée !

Pour ce cycle, vous avez réalisé le scénario. Qu’est-ce qui vous a décidée à vous mettre à l’écriture ? Compte tenu du résultat, on a très envie de vous demander pourquoi vous n’avez pas commencé plus tôt ?

Le désir de scénariser est venu progressivement… Beaucoup de dessinateurs ont un jour ou l’autre envie de se mesurer à l’écriture : c’est la voie royale ! Une création complète ! Cette étape offre la possibilité d’une liberté presque totale (via l’éditeur…) et peut répondre à des questions du style : mes personnages seront-ils plus vivants s’ils sont conçus par moi ? Mon style graphique en sera-t-il changé ? Quel plaisir peut-on ressentir à écrire des dialogues et maîtriser le fil du récit ? Dès l’instant où ces problèmes deviennent lancinants, il faut bien se décider à y répondre… Mais cette décision n’est pas sans risque…et ne va pas sans souffrance et sans peur. J’ai mis plus de trois ans (assez noirs) pour franchir ce cap.

Cependant, en ce qui me concerne, j’ai toujours écrit, pour mon plaisir et sans espoir d’être éditée. Il fallait d’abord apprendre, maintenant il reste à progresser !

L’histoire d’Émilie vous trottait-elle depuis longtemps dans la tête ?

Du tout…J’ai tâtonné longtemps avant de rédiger un premier synopsis qui a beaucoup évolué par la suite. Tout comme mes premiers dessins, mes débuts de scénariste ont été laborieux ! J’ai couvert une quantité invraisemblable de cahiers avant d’arriver à un résultat si complexe qu’aucun éditeur n’a accepté le projet… Et puis, quelques mois plus tard, le déclic s’est enfin produit. J’ai rédigé deux synopsis en une après-midi et l’un d’eux a été accepté par Dargaud.

Pour un lecteur qui découvre votre série, comment résumeriez-vous l’intrigue ?

L’histoire d’Emilie est réfractaire à tout résumé ou il faudrait en exclure de nombreuses parties ! Mais l’explication la plus simple donnerait à peu près ceci : une jeune femme hérite d’un domaine situé au-dessus d’un labyrinthe qui servait autrefois de passage vers d’autres mondes. 150 ans plus tôt une explosion a enfermé cet endroit dans uns bulle temporelle que son arrivée va percer. Pour sauver la vie de ses habitants elle va devoir retrouver la trace de son aïeul, responsable du décalage temporel et seul capable de les tirer d’affaire…

Vous situez une grande part de votre intrigue en Irlande, dans le Connemara. Est-ce une Irlande réelle ou imaginée ?

C’est une Irlande réelle mais peu présente, puisque l’histoire se passe essentiellement à l’intérieur du domaine, dans le passé et sur une autre planète.

Il ne s’agit pas d’un récit historique, mais je connais suffisamment ce pays pour que les décors soient à peu près réalistes. Cette connaissance a d’ailleurs été longtemps purement littéraire et photographique, puisque ce n’est que ces dernières que j’ai découvert le Connemara. L’Irlande est un endroit générateur de fantasmes… Et si cette histoire se situe en partie là-bas, c’est qu’elle se rattache à d’anciennes légendes celtes et que j’avais ainsi la possibilité de me rapprocher d’un endroit qui m’attire depuis longtemps.

De quelles légendes celtes vous êtes-vous inspirée ? Orsin… qui séjourne au pays des fées en ignorant le passage du temps, tombe de cheval à son retour en Irlande, et se transforme aussitôt en vieillard. Bran, dont les compagnons sont réduits en poussière, et qui tourne bride pour toujours… Les collines de féerie, dont les entrées cachées dissimulent des mondes souterrains, Avalon qui se détache progressivement de la Terre pour dériver vers un autre espace-temps… Mais les mythes liés à des univers parallèles et au décalage temporel se retrouvent partout : Oisin a sa version japonaise… Ce sont ces rapprochements qui m’ont amenée à imaginer qu’autrefois la Terre était rattachée à d’autres planètes. Par ailleurs, de nombreux textes font allusion à l’apparition, parmi nous, d’êtres plus évolués (dieux ou anges) qui auraient fait souche avant de disparaître… Quant au labyrinthe, son thème est classique depuis l’antiquité. Quête initiatique ou porte ouverte sur le mystère, il en existait jusque dans les cathédrales avant que l’église ne décide de les détruire. (il en reste encore quelques-uns) Le décalage temporel est une constante dans beaucoup de légendes et dans tous les pays : le héros s’aventure au pays des fées où il croit passer quelques jours quand des siècles s’écoulent sur terre. L’idée m’est venue qu’il pouvait s’agir d’expériences véritables, dues au transfert instantané vers une autre planète ou un univers parallèle.

Avec L’héritage d’Émilie, vous êtes entrée dans la mise en scène d’une histoire grandiose où vous mêlez une multitude de thèmes touchant à la SF, au fantastique, à la féerie, à l’aventure extraordinaire… Vous faites référence à Avalon, Thulé, L’Atlandide… Pourquoi avez-vous fait une histoire si riche, aux ramifications si vastes ?

Les ramifications sont vastes mais cohérentes et le fil conducteur assez simple : un réseau d’anciens passages sillonnent notre univers, certains tombés en désuétude ou clos volontairement. Le Terre en possédaient autrefois (d’où les légendes mentionnées plus haut). Émilie se trouve confrontée au dernier d’entre eux, découvert par son aïeul et convoité par d’autres. À partir de là, l’histoire se déroule forcément sur plusieurs niveaux et me donne la possibilité de varier les décors et les costumes en visitant différents aspects du fantastique, Féerie ou SF… À l’origine, le synopsis était plus linéaire, c’est vrai, mais…une histoire évolue au cours de son existence… Le tout est de parvenir à en garder le contrôle !

Justement, votre histoire devait se dérouler en trois tomes. À quel moment et pourquoi avez-vous eu besoin de cinq tomes ?

Pendant la réalisation du tome 3, il est devenu évident que de nouvelles explications allaient être nécessaires et qu’il aurait été dommage de ne pas en profiter pour explorer d’autres aspects de cette histoire et l’enrichir graphiquement.

Y a t-il un personnage qui est particulièrement responsable de cette évolution ?

L’exilé…esquissé au premier tome dont la présence allait prendre ensuite plus d’importance que prévu !

Émilie est une jeune femme intrépide, au caractère affirmé. D’où vient-elle ? Comment avez-vous construit son personnage ?

Je voulais une héroïne qui soit à l’origine de la femme moderne. La "garçonne" m’est venue à l’esprit avec un côté rationnel mais aussi une gouaille et une fraîcheur capables de l’aider à traverser le miroir sans dommage… L’époque me plaisait et un physique à la Louise Brooks me permettait de la mettre en valeur par rapport aux autres personnages. De plus, je souhaitais que le personnage central de cette histoire soit en décalage par rapport à son environnement. Il fallait que son aspect soit « moderne » face au domaine et à ses habitants.

N’y a-t-il pas une large part de Florence Magnin dans cette héroïne ?

Emilie sert de fil conducteur au récit mais on sait finalement peu de choses sur elle. Elle ne peut être autobiographique. Reste que j’accepterais volontiers de visiter d’autres mondes ou d’autres temps !

Vous avez retenu comme époque, pour une partie de votre intrigue, les années 20 du XXe siècle. Connaissant le récit, celui-ci aurait pu se dérouler à une autre époque. Est-ce un choix délibéré ou une époque prise au hasard ?

Il fallait que le début de l’histoire se situe à une époque suffisamment éloignée de 1808 pour mettre en évidence les 150 ans qui séparent le domaine de l’extérieur. Nous en revenons ensuite au personnage de la garçonne, marqué par les années 20 et l’envie que j’avais de dessiner cette période.

Votre histoire se déroule à la fois sur Terre dans les années 20, dans une bulle temporelle et sur une autre planète. Pourquoi, dans votre univers stellaire ne créez-vous pas une société plus futuriste ?

J’ai créé ce qui me venait à l’esprit…et n’oubliez pas qu’ Arkhos est une planète marginale, sous la domination d’un gouverneur légèrement décadent, livrée au trafic des cristaux et couverte en majeure partie d’une jungle impénétrable…la galaxie dont elle fait partie comporte certainement des mondes plus évolués…que je n’ai pas eu le temps de visiter !

Le château de Domaine Hatcliff est-il le fruit de votre imagination ou vous êtes-vous inspirée de châteaux plus ou moins célèbres ?

Un peu du château de Malahide, situé près de Dublin.

Vous semblez vous régaler à construire des décors grandioses, des fonds profonds. Vous inspirez-vous des ruines de civilisations méditerranéennes ou d’œuvres comme les Carceri de Piranèse ?

Bien sûr ! J’aurais pu m’inspirer d’autres civilisations mais l’arcane, au début du tome 5, m’est apparue dans une sorte d’Atlantide désertique.

Dans la série d’Émilie, vous dessinez une galerie complète de personnages issue de divers univers : monde réel, univers stellaire, communauté du Petit Peuple…de façon fastueuse. Mais que préférez-vous dessiner comme personnage ?

Ceux dont la morphologie est proche de l’enfance et qui permettent d’aller du réalisme à la caricature…autrement dit : le petit peuple ! Mais je tâche de ne pas me limiter à ce type de personnages qui pourrait finir par devenir répétitif.

Vous représentez aussi La Rêveuse, un gigantesque insecte. De quelle « bestiole » est-elle inspirée ? Est-ce facile de donner vie et d’animer une telle « entité » ?

La « rêveuse » est à la fois un insecte (mante religieuse peut-être ?) et une plante de type carnivore. Je n’ai pas eu à faire de recherches pour elle. Le mélange qui lui a donné naissance avait déjà du se faire inconsciemment avec le souvenir de photos d’insectes (toujours très spectaculaires !) et de jardins botaniques.

Il y a peu de personnages à la forte corpulence parmi la galerie que vous avez créée pour la série Emilie. Pourquoi avoir représenté l’Arcane sous la forme d’une obèse ?

Parce qu’elle choisit souvent cet aspect…j’ignore pour quelle raison…il faudrait le lui demander !

N’avez-vous pas commencé votre carrière par la réalisation de miniatures ? Est-ce une création que vous souhaitez reprendre ? Quels en seraient les thèmes principaux ?

J’ai commencé par des illustrations de contes et des cartes postales. Les miniatures sont une activité annexe que j’ai maintenue plus ou moins pendant toutes ces années, par plaisir et sans aucun but lucratif ou éditorial. J’aimerais aujourd’hui leur donner une plus grande importance et trouver un public pour ce type de création. Quant aux thèmes, ils sont toujours fantastiques, de toutes les nuances du genre : de l’enfance à la mort, des légendes à la s-f…je réalise aussi des paysages et des visages traités aux pastels gras ou à la peinture à l’huile qui changent ma technique habituelle et me font découvrir d’autres possibilités.

Après L’Héritage d’Émilie, quels projets de BD allez-vous développer ? Avez-vous d’autres envies à réaliser ?

J’ai un projet qui tourne autour d’ « Alice » (sans reprendre l’histoire écrite par Lewis Carroll) et un autre sur les « neuf vies du chat » dont le héros félin se réincarnerait à neuf époques différentes pour partager ou changer le destin de ses propriétaires…à part la bande dessinée, il reste bien sûr les miniatures, la peinture et des progrès à faire dans chaque domaine…on n’en finit jamais ! Heureusement…

Entretien réalisé par Internet début juillet 2008

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