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Gravedigger Promesses non tenues A fleur de peau Le  poids  du  monde Le  livre  de  Bohannon En  haut  des  marches
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Entretien avec Joseph Hansen

par Roger Martin
Mise en ligne le Mars 2007 | 479 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

Alors que Rivages publie un douzième roman de Joseph Hansen intitulé A fleur de peau, Bibliosurf vous propose de rédécouvrir cet entretien publié il y a une vingtaine d’années dans le numéro 4 d’Hard Boiled Dicks consacré à Joseph Hansen et Joe Louis Hensley, conçu et réalisé par Roger Martin.


Les temps changent. Il y a encore dix ans les homosexuels n’apparaissaient dans le roman noir qu’à deux titres : caricatures ou sujets de plaisanteries douteuses, ils apportaient à l’intrigue un élément de "fantaisie" ; lopes minables et perverses, ils servaient de chair à revolvers, exutoires à la virilité d’un Rex Mac Bride, d’un Mike Hammer et d’un ... Sam Spade.

Grande folle ou désaxé, l’homosexuel était avec la femme - paradoxalement - l’une des plus grandes victimes du roman noir.

Aujourd’hui la situation a évolué et des films comme Le Détective ou des romans comme Les mouettes volent bas, en font un être parmi d’autres et non plus une bête curieuse.

IL lui arrive même de devenir héros de romans comme ce Dave Brandstetter, crée par Joseph Hansen en 1970, et dont la sixième aventure, Gravedigger, vient de sortir aux U.S.A.

Salué par la critique américaine, Hansen a moins de chance en France puisque des six romans constituant le cycle Brandstetter deux seulement y ont été traduits : Fade Out (Un blond évaporé) et The Man Everybody Was Afraid Of (Les mouettes volent bas).

Voici les réponses qu’il a faites dans ses lettres de juin 1981 et mai 1982 aux questions d’Hard-Boiled-Dicks 

R.M. Joseph Hansen, pourquoi avoir fait de Dave Brandstetter un homosexuel ? Avez-vous sacrifié à un souci d’originalité à tout prix ou à une raison plus profonde ?

J.H. : Avant tout, il faut préciser les choses. Dave Brandstetter, ce n’est pas un homosexuel qui enquête sur des morts violentes - à quel titre le ferait-il ? - mais un enquêteur d’assurances dont il se trouve qu’il est homosexuel.

Si j’ai choisi de faire de Dave un homosexuel amené à enquêter dans de semblables milieux, c’est d’abord parce que le roman noir les a traités de manière infâme - y compris des gens comme Chandler ou

Ross Mac Donald - et aussi parce que les préjugés et les idées reçues à leur sujet doivent être combattus énergiquement.

Je voulais montrer les homosexuels tels qu’ils sont non tels qu’on les caricature.

Trop souvent on les représente efféminés - en réalité, peu le sont et nombre d’hommes efféminés ne le sont pas - faibles, peureux, à l’aise dans les salons de coiffure et les maisons de couture, dénués de tout sens moral, frivoles, sots, j’en passe et des pires !

Aussi j’ai fait de mon héros, dont le travail requiert des qualités traditionnellement considérées comme "masculines", un homosexuel.

Le fait que je suis moi-même homosexuel me permet de parler de ce que je connais bien.

R.M. Pourtant, ceux qui attendent ou redoutent - un plaidoyer pro-do-mo ou un pamphlet prosélytisme ne riquent-ils pas d’être déçus ?

J.H. Certainement. Je ne suis pas un propagandiste. Je suis romancier et je raconte des histoires. J’évite le sensationnel et les scènes scabreuses. Beaucoup d’homosexuels m’en veulent de ne pas me servir de mes romans pour porter l’homosexualité au pinacle.

Mon but n’est pas le scandale. Je n’écris pas pour l’homosexualité à la mode et tapageuse mais pour l’immense majorité des homosexuels brimés et vivant dans une désespérance terne et quotidienne.

J’essaie de réfléchir, de faire réfléchir, pas de faire des adeptes.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser les choses n’évoluent que lentement. J’ai été contacté deux fois pour l’adaptation cinématographique de Troublemaker, et les deux fois les compagnies ont pris une option sur le livre, mais il n’a pas eu de suites.

En 1980, j’ai été en pourparlers - laborieux ! - avec une chaîne de télévision très importante pour l’ensemble des Dave Brandstetter, mais là non plus, ça n’a pas abouti !

R.M. Dave Brandstetter présente une autre caractéristique. Il n’est ni détective priué, ni policier, ni avocat, ni ... gangster, métiers habituels de la plupart des héros de romans noirs. Il est enquêteur d’assurances. Y a-t-il une raison. particulière à ce choix ?

J.H. Bien sûr ! Il y en a même deux. La première présente un rapport direct avec les deux questions précédentes.

Il s’agit d’une "private joke" puisque les compagnies d’assurances sont bien connues aux U.S.A pour leur parti-pris et leur mépris à l’égard des homosexuels aussi bien employés que clients !

La seconde, déterminante celle-là, c’est qu’un tel métier met réellement celui qui l’exerce en présence de la mort, de la mort violente, ce qui ne serait pas le cas avec un détective privé. Ceux-ci sont confinés dans un travail routinier d’affaires de divorces ou de personnes disparues, et quand, par hasard, ils croisent un meurtre au cours de leurs investigations, la police les met aussitôt sur la touche.

J’ai voulu coller à la réalité d’aussi près que possible.

R.M. Que représente à vos yeux le roman noir : une évasion, un constat lucide des moeurs d’une société, un pamphlet dénonciateur ?

J.H. Le roman noir n’est jamais aussi bon que lorsqu’il reflète une époque et une société. Je n’apprécie que médiocrement le roman policier problème qui ne me semble qu’une façon plaisante de perdre du temps. Je ne crois pas au divertissement gratuit.

Quant au roman d’évasion, le roman noir ne doit pas en être un, ou. en tout cas, ne doit pas être que cela !

Il peut et doit traiter des questions et problèmes qui se posent à l’homme d’aujourd’hui d’autant plus sérieusement que les romans prétendument sérieux ont cessé de le faire.

Contrairement à ce que certains affirment, le roman noir n’est pas une sous littérature. Je le tiens quant à moi pour une sorte de roman naturaliste, et qui mérite considération !

R.M. Une réflexion profonde sur le monde où nous vivons sous-tend en effet les volumes consacrés à Dave Brandstetter.

Certains nous reprochent même ce qu’ils appellent des longueurs là où nous ne voyons que digressions à la Chandler. Cette réflexion paraît souvent désabusée et les aventures de votre héros laissent parfois un goût amer. On est loin de la happy-end souvent de mise ....

J.H. Le roman noir est fondamentalement tragique. Yeats disait qu’il n’y avait que deux sujets d’intérêt pour un écrivain digne de ce nom le sexe et la mort.

Comment un roman qui traite de la mort d’un ou plusieurs êtres humains, de ses conséquences tragiques pour ses proches ou pour celui qui l(es) a tué(s), peut avoir une happy-end, je ne comprends vraiment pas !

Cela dit, qui dit Unhappy-end ne dit pas forcément mort humaine.

R.M. Dave n’est pas un héros immuable, la création idéale et immortelle d’un auteur ; vous avez choisi de le faire vieillir et de rendre ce vieillissement sensible ...

J.H. Les aventures de Dave forment un tout. Certes, chaque roman raconte une histoire cohérente à elle toute seule, mais ces histoires sont puissamment liées par le truchement de leur protagoniste qui vieillit, agit et réagit en fonction de l’évolution de sa vie et des évènements qui le marquent. Il n’est pas là pour relier lâchement des histoires sans véritable rapport entre elles, mais bien parce qu’il est AU coeur de ce qu’elles racontent et peut-être bien LE coeur de ce qu’elles racontent !

R.M. Le lieu de l’action de vos romans est-il important à vos yeux ?

J.H. Le lieu de l’action est primordial et pas seulement pour le décor. Les gens agissent et parlent différemment selon les endroits et selon les pays. C’est ce qui rend - entre autres - Simenon si fascinant et c’est ce qui donne énormément d’intérêt aux romans de Michael Mc Clure se déroulant en Afrique du Sud, à ceux de Freeling en Hollande, de Moj Sjowall en Suède et de Dick Francis en Angleterre.

R.M. Vous avez choisi la troisième personne pour raconter les aventures de Dave Brandstetter ...

J.H. Pour moi, le récit à la troisième ajoute plus de réalisme à un roman. L’écrivain et le lecteur découvrent petit à petit un étranger et sa vie. Mais je n’aime pas passer sans cesse d’un point de vue à un autre, ce qu’autorise le récit à la troisième personne, mais qui me paraît paresseux, répétitif et lassant autant qu’inefficace

R.M. Autre question rituelle : voyez-vous un rapport entre western et roman noir ?

J.H. Aux yeux des Européens, western et roman noir semblent présenter des points communs parce que ce sont deux formes de fiction populaire qui traitent du mode de vie américain.

Pour moi le western est un genre du 19ème siècle, rural et qui reflète l’éclat d’une société sans lois.

Le roman noir lui est profondément urbain et du 20ème siècle, typique d’une époque où les lois existent - mais semblent être faites pour être tournées.

R.M. Votre bibliographie compte deux recueils de nouvelles. Est-ce un genre que vous pratiquez régulièrement ?

J.H J’ai commencé à publier des nouvelles en 1962, dans un petit journal homosexuel, One Magazine, et j’ai continué jusqu’à sa transformation en Tangents, que j’ai dirigé et auquel j’ai collaboré jusqu’en 1969.

Ces histoires et une autre, The Bee, parue dans The Ladder, un magazine pour lesbiennes, étaient signées de mon pseudonyme James Colton. Certaines sont reprises dans le volume The Corruptor and 0ther Stories.

J’aime beaucoup écrire des nouvelles.

R.M. Stranger To Himself (1977), Known Homosexual (1968), deux titres pour un même livre. Pourquoi ?

J.H. Stranger To Himself était le titre original d’un roman noir que j’avais écrit en 1966 et qui a été publié sous le titre Known Homosexual et après de multiples modifications sous le pseudonyme de James Colton. J’ai rencontré d’immenses difficultés pour trouver un éditeur assez courageux pour le publier à cause de son attitude non apologétique envers l’homosexualité

C’est l’histoire d’un jeune noir de Los Angeles, qui veut découvrir pourquoi et par qui a été tué son compagnon, un jeune blanc membre de l’Eglise évangéliste.

R.M. Quels sont vos romans préférés ?

J.H. épineuse question !

Huckleberry Finn, Les frères Karamazov, Le bruit et la fureur, sans conteste !

Et Mort à Venise, Middlemarch, La foire aux vanités.

Je crois qu’il vaut mieux que je m’arrête !

R.M. Et dans notre genre ?

J.H. La facteur sonne toujours deux fois, la plupart des Ross Mac Donald, Les amis d’Eddie Coyle, la série de Joe Gores sur l’agence Dan Kearny, les romans d’Ed

Mac Bain

R.M. Joseph Hansen, quels sont vos projets ?

J.H. Je travaille d’arrache-pied à un long roman ; quand j’en aurai fini, je m’attaquerai au septième Brandstetter, Crossbones, puis au huitième. Ces deux livres ont déjà fait l’objet de contrats et paraîtront en 1984 et 1985 ...

 

Los Angeles - Mont-Saint-Martin

4 juin 1981/10 septembre 1982 (Traduit par Roger Martin)


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