Bibliosurf.com : derrière l'écran, il y a un libraire Newsletters Twitter Facebook RSS RSS
ACCUEIL
NOUVEAUTÉS
guide
GUIDES
INTERVIEWS
LECTURES
SUR LE WEB
CONSEILS
NUMERIQUES
Merci d'acheter vos livres sur bibliosurf
La bête qui sommeille Neiges d’antan

Don Tracy par lui-même

par Roger Martin
Mise en ligne le Février 2007 | 223 visites envoyer l'article par mail title= envoyer par mail à un ami

extrait du numéro 10 d’HardBoiled Dicks, entièrement consacré à Don Tracy et conçu et réalisé par Roger Martin.


On comprendra qu’il ne puisse s’agir d’un entretien réel, Don Tracy étant mort en 1976.

Les pages qui suivent sont en fait un montage de réponses de Tracy, de jugements de critiques, d’extraits de lettres de gens qui l’ont connu.

R.M. Don Tracy, quand avez-vous été publié pour la première fois ?

D.T. C’était en 1928, et j’ai oublié le titre de cette nouvelle qui avait été acceptée par une revue qui s’appelait The Ten-Story Book parce qu’elle publiait dix nouvelles par mois, et elle me rapporta la somme mirifique de dix dollars !

Quant aux romans, j’ai réussi à vendre le tout premier que j’aie écrit, Round Trip (Flash !). L’époque était très très dure. C’était la crise, les suites de la grande Dépression et nous avions faim, tout simplement.

Ce livre participait de l’école Hard-Boiled et il connut un succès immédiat, ce qui m’assura un répit financier. La Warner en acheta même les droits mais le contrat fut dénoncé dans la crainte d’une censure possible. Le facteur sonne toujours deux fois venait juste de subir les attaques de la Légion de la Décence et la Warner ne voulut pas encourir les mêmes risques.

Le contrat dénoncé c’étaient 30 000 beaux dollars qui s’envolaient !

R.M. Dans nombre de vos romans, les personnages principaux sont des journalistes. Vous avez vous même pratiqué ce métier...

D.T. Je me suis toujours considéré comme un journaliste. Après des études primaires et secondaires, je n’ai pas poursuivi et j’ai trouvé un travail de grouillot au New Britain Herald. Et comme je me figurais que je savais tout ce qu’il y avait à savoir, je me dispensai de suivre des cours à la faculté. Je l’ai regretté à maintes reprises mais à l’époque travailler dans un journal me paraissait formidable. J’avais du boulot, j’étais Serviteur de la Presse. Le fin du fin

R.M. Le manque d’études supérieures ne semble pas vous avoir autrement empêché de vous cultiver et de connaître maints sujets ?

D.T. J’ai toujours dévoré tous les livres qui me tombaient sous la main, en particulier ceux qui traitaient d’Histoire, comme mes propres romans en témoigneront plus tard.

Après mon apprentissage au Herald, j’ai travaillé au Post à Baltimore, me suis marié, nous sommes allés à Annapolis, puis dans le Maryland et de là je partais travailler au gré des emplois tout au long de cette dure époque.

Malgré le succès de Round Trip, nous fûmes vite à nouveau dans la dèche. Je cherchai du travail partout. La seule offre qu’on me fit, ce fut à Newark, dans le New-Jersey où le journal The Ledger, était en crise et en proie à la grève. Je refusai le travail proposé parce qu’en fait il impliquait que je joue un rôle de briseur de grève.

La situation s’améliora fin 1934. J’écrivais comme un fou et rédigeai Criss-Cross (Tous des vendus) en vingt-huit jours. Il fallait à tout prix que j’y arrive. Nous vivions à New-York et, je le répète, nous avions faim !

Le livre connut un succès d’estime, mais en 1934-1935, les gens cherchaient plus à résoudre des problèmes de tous les jours, comme celui de la nourriture, qu’à acheter des livres.

Je trouvai du travail à Trans Radio News, continuai à écrire et pus faire publier Last Year’s Snow (Neiges d’antan), ce qui contribua à nous remettre à flot.

R.M. Nous voilà très proches du livre que nous apprécions le plus ici en France, How Sleeps The Beast (La bête qui sommeille).

Or, ce roman a été publié d’abord en Angleterre avant de l’être enfin dans votre pays.

Un critique a prétendu qu’il en avait été ainsi car "ce livre montrait à l’évidence l’hypocrisie des communistes et leur double langage et surtout dénonçait l’exploitation éhontée qu’ils faisaient du problème noir. A cette époque, les Etats-Unis et la Russie étaient copains-copains et "Oncle Joe" Staline avait obtenu depuis quatre ans la reconnaissance de l’U.R.S.S. par le gouvernement de Roosevelt et la littérature américaine était très favorable à l’idéologie communiste". *

Qu’en est-il de cette question ?

D.T. Chacun essaie d’expliquer les choses à sa manière.

Je crois qu’en fait le livre avait choqué le comité de lecture qui le jugea trop violent et qui ne pouvait accepter la cruauté de certaines scènes.

Certains ont estimé que j’en rajoutais, que je me livrais à une surenchère dans le sadisme, alors que de telles situations étaient courantes à l’époque dans la moitié des Etats-Unis.

D’autres savaient que de telles choses se passaient mais jugeaient "un-american" de les dévoiler.

R.M. Quand avez-vous commencé à écrire ?

D.T. J’ai commencé à l’école quand je régalais mes condisciples d’histoire inventées et mes parents et amis de lettres narrant les exploits de... Don Tracy. J’ai abondamment "galégé" mais ma famille savait lire entre les lignes et était au courant de ce que je faisais !

R.M. Et ensuite...

D.T. J’ai écrit des centaines de nouvelles sous des pseudonymes abondants et variés - Roger Fuller, Tom Tucker, Tracy Mason, Don Keane, Anne Leggitt, Jeanne Leggitt, Marian Small, Loraine Evans.

J’écrivais pour les "Pulps", Thrilling Sports, Popular Sports, Exciting Sports, Popular Football, Thrilling Baseball, Popular Baseball, Black Book Detective, Popular Detective, Phantom Detective, Mystery Book, Exciting Love, Thrilling Love, Popular Love.

Puis je collaborai - assez régulièrement - aux "slicks" et ce fut Saturday Evening Post, The American Magazine, Liberty, Collier’s, Esquire, des revues de prestige qui payaient bien sûr beaucoup plus que les pulps.

Je suis d’ailleurs assez fier d’avoir figuré à sept reprises, de 1937 à 1961, dans la sélection annuelle de l’Anthologie du Saturday Evening Post.

R.M. Et la période de la guerre, comment s’est-elle passée ?

D.T. Mon dossier militaire disant que j’étais chasseur et bon tireur, j’ai été incorporé dans la Police Militaire !

Le gros problème c’est qu’à la fin de cette période, quand j’ai été libéré, ces quatre années d’inactivité littéraire m’avaient fait perdre la main. J’avais un gros effort de réadaptation à entreprendre.

Cela me demanda presque deux ans, mais, en 1947 je vis que j’avais réussi à surmonter ce handicap quand je terminai Chesapeake Cavalier, un roman historique situé dans le Maryland et qui allait connaître un véritable succès puisqu’il fut classé dans la liste des best-sellers.

R.M. Pourquoi écrivez- vous ?

D.T. Parce que c’est toute ma vie. J’écris pour le plaisir, pour distraire. Je n’ai pas de grandes ambitions, ni de message à transmettre. Je ne me suis jamais senti qualifié pour jouer un rôle de missionnaire ou de spécialiste. C’est peut-être pour cela que certains critiques ont reconnu une vigueur certaine dans mon style tout en déplorant "un manque de profondeur" dans mes romans historiques.

R.M. De tels romans devaient vous demander un travail de recherches important ?

D.T. Evidemment. Il me fallait accumuler une masse de documents. C’était un travail de chercheur, d’érudit auquel ne m’avaient pas destiné mes études écourtées.

R.M. Vous semblez pris de passion pour les endroits qui ont marqué les étapes de votre vie ?

D.T. C’est vrai, mes romans se déroulent toujours dans un endroit que je connais bien et où j’ai vécu comme le Connecticut, le Maryland, les Carolines et la Floride.

Chesapeake Cavalier se passe au Maryland, Streets of As Kelon à Baltimore juste avant la guerre de Sécession, No Trepassing dans le Connecticut, The Hated One dans le Nord de la Floride et The Big Brass Ring combine tous ces lieux avec en prime une fin à St-Petersburg et Clearwater.

R.M. Je crois que vous êtes également versé dans deux activités a priori dissemblables, la peinture et la pêche ?

D.T. La peinture est pour moi plus qu’un violon d’Ingres. J’ai pensé un temps m’y consacrer mais cela n’aurait pu suffire à nous faire vivre !

C’est pour moi le seul moyen de surmonter la tension et l’anxiété suscitées par l’écriture. Je m’y investis totalement, plonge dans un état second, dont je sors en paix avec la terre entière.

J’ai même gagné plusieurs prix de peinture au Gulf Coast Art Center de Bellair et c’est ma fierté - presque - secrète !

R.M. Vous parlez des tourments de l’écriture, ses joies aussi ?

D.T. Bien sûr ! Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque je dois défaire les noeuds et me dépêtrer du méli-mélo où l’intrigue de mon histoire m’a conduit !

Quand on a ça dans le sang, il faut écrire, et le seul conseil que je peux donner à celui qui se sent la vocation, c’est de ne pas se décourager, d’écrire, d’écrire encore, d’écrire toujours...

R.M. Je parlais plus haut de la pêche...

D.T. J’ai toujours été pêcheur, depuis mon plus jeune âge et déjà lorsque je travaillais comme journaliste je tenais une rubrique de pêche qui s’appelait Hook Line and Sinker...

R.M. Vous avez écrit des novélisations...

D.T. Des fausses, quand j’utilise uniquement des personnages de feuilletons par exemple, et des vraies lorsque je développe en deux cents pages un scénario qui en fait soixante ou quatre-vingt.

Ce n’est pas un travail passionnant mais on ne peut écrire plus de quatre-vingt livres qui soient tous des chef-d’oeuvre ou de très bons livres.

Les novélisations me demandent moins de travail tout en m’assurant cependant des rentrées d’argent non négligeables.

R.M. Votre bibliographie révèle que vous avez écrit en collaboration avec James Street. Qu’en est-il réellement ?

D.T. C’est inexact car James Street (1903-1954) était mort au moment où j’ai écrit Captain Little Ax comme d’ailleurs Pride of Possession.

James Street avait créé pour cinq nouvelles parues pendant la seconde guerre mondiale dans Collier’s, le personnage de Little Ax, un jeune homme de dix-sept ans, capitaine dans l’armée sudiste. Ces histoires, bien qu’indépendantes les unes des autres présentaient un élément de continuité et James Street comptait les fondre en un grand roman. Le personnage avait connu un certain succès et après la mort de James Street il fut décidé qu’un écrivain écrirait le livre. Cet écrivain, ce fut moi. J’ai d’ailleurs repris en 1960 un autre projet non abouti de Street dont j’ai fait Pride of Possession pour Lippincott.

R.M. Et le "ghost-writing"...

D.T. *

* L’auteur de ces lignes, William H. Bowes, ajoutait : "Le succès rencontré par le roman en Angleterre amena cependant un éditeur à le publier aux Etats-Unis, ce qui souleva la fureur des milieux communisants, mais posa l’auteur en écrivain compétent au courant de l’actualité et capable d’analyser la stratégie et la tactique de la doctrine communiste".

* L’examen des papiers de Tracy, déposés à la Mugar Memorial Library de Boston, révèle avec certitude - il est inscrit "Written for Van Wyck Mason" - que Tracy a écrit au moins deux livres, Trouble in Burma et Zanzibar Intrigue, pour cet auteur et vraisemblablement deux autres. Je travaille en outre à établir que Tracy aurait été l’un des "nègres" auteurs de la série des Ellery Queen sans l’inspecteur du même nom.


Bibliosurf.com 9 rue Eugène Gibez 75015 Paris. Tel 09 61 25 97 52. contact