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Les premiers souvenirs de l’enfance albertivillarienne de Didier Daeninckx relèvent de l’olfactif. " La ville était encore parsemée d’usines de bouillon en cubes, de conserveries, de peausseries, de boucheries industrielles, d’ateliers de noir animal , de cuves de polyphosphates, de montagnes d’engrais. L’été, lorsque le soleil décourageait jusqu’au vent, une lourde odeur de chairs surchauffées, d’exploitation de cadavres, venait se bloquer sur le bitume. On se croisait dans les rues en faisant semblant de respirer normalement pour ne pas rajouter au malheur d’avoir son nez là , à Aubervilliers ".
La famille, elle, tangue dans les eaux d’un long fleuve fort peu tranquille. Côté paternel, le grand-père Ferdinand décide, après trois ans de tranchées, de fausser compagnie à son régiment.
De 1917 à 1919, il échappe aux recherches, évitant les pelotons d’exécution du général (déjà ) Pétain mais finit par se faire prendre et condamner à trois ans de travaux forcés avant d’être amnistié et de mener, le restant de son existence, une vie d’homme marqué. " Le seul trésor qu’il a pu offrir aux siens, c’est une baraque sans importance, bâtie de ses mains dans la boue des banlieues, rue du Clobe à Stains. Le hasard voulut qu’il achetât le terrain au marchand de biens Grindel, le père de Paul Eluard "...
Fernand, le père, commence à travailler dans les ateliers d’Hotchkiss à l’âge de quatorze-ans. En 1945, il revient de guerre, un poumon en moins, et passe son temps de sanatoriums en procès qu’il intente à l’armée. Il réussira à percevoir une petite indemnité qu’il flambe aux courses et au café tout en exerçant divers métiers dont celui de porteur à la gare d’Austerlitz au moment de la malle sanglante !
Côté maternelle grand-père et le grand-oncle abandonnent la terre charentaise pour devenir cheminots. En 1935, le grand-père devient le plus jeune maire de France, à Stains, élu sur la liste communiste. Prisonnier de guerre pendant près de cinq ans, il sera mis sur la touche par le Parti à la Libération pour avoir pris ses distances au moment du pacte germano-soviétique...
La mère, après plusieurs saisons dans des ateliers de confection, exerce comme cuisinière dans les cantines municipales d’Aubervilliers. Une vie militante contre les guerres coloniales, les menaces fascistes. Une de ses amies (Suzanne Martorell) meurt à Charonne, le 8 février 1962, sous les coups de la police de Papon. Durant les négociations américano-vietnamiennes, elle abritera dans son appartement HLM de la cité Robespierre, deux émissaires d’Hanoï traqués par la presse. Plus tard, elle s’habillera en touriste, -et partira pour l’Espagne (encore) franquiste, les valises remplies de documents et de directives à l’attention des militants communistes. Elle soignera Waldeck-Rochet, député PCF de Seine-Saint-Denis, rendu fou par les trahisons du soviétisme brejnévien en Tchécoslovaquie et ailleurs...
" Le siècle, écrit Didier Daeninckx, a saisi les miens. Leurs rêves et leurs espoirs ont été saccagés et c’est à leur seule énergie qu’ils doivent d’être restés debout. Ils ne sont pas de ce matériau rare dont on fait les statues, et rien ne devrait demeurer de leur histoire, dans les livres. Pour être tout à fait clair, je n’ai pas choisi d’écrire à contre-courant : je suis né dans le mauvais sens... ".
Ecrire, précisément, ça ne s’est pas fait tout seul. Le milieu n’y incitait guère. En 1966, saqué du lycée professionnel où il était censé acquérir des notions de comptabilité, il trouve un travail dans une imprimerie où, en une dizaine d’années, il va occuper tous les postes. Il lit beaucoup, fréquente le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers où il vient écouter Losey, Renoir, Godard ..., se retrouve chômeur et met à profit ses indemnités pour rédiger un roman : Mort au premier tour. Nous sommes en 1977. L’action se déroule en Alsace où un militant syndicaliste, antinucléaire et conseiller municipal est assassiné entre les deux tours d’une élection. Un certain inspecteur Cadin mène l’enquête. Daeninckx envoie le manuscrit à dix éditeurs. Neuf le refusent. Le dixième se tait. Il se remet à la recherche d’un emploi et devient journaliste-localier à Villepinte. Cinq ans s’écoulent. Un soir de février 1982, il trouve dans sa boîte aux lettres un courrier des éditions Le Masque. Le dixième éditeur, celui qui n’avait pas répondu à l’envoi. La réponse est positive. En le relisant, une fois publié, l’auteur le considère comme raté. Il en refusera toujours la réédition et le reprendra entièrement (à l’exception de la première phrase) vingt ans après aux éditions Denoël. En attendant, il en écrit trois autres qu’il renvoie eu Masque : Meurtres pour mémoire, Le Géant inachevé, Le Bourreau et son double. Mais son éditeur de la première chance (si l’on peut dire !) les repousse en bloc. Il les présente alors à la Série Noire, dirigée par Robert Soulat, qui les accepte. Cette fois, c’est le véritable envol. Et quel envol !
De cette tétralogie de l’inspecteur Cadin (à laquelle viendront s’ajouter les sept apostilles regroupées sous le titre : Le Facteur fatal, en 1990), c’est sans conteste Meurtres pour mémoire qui tient lieu de gonfalon dans l’oeuvre de Didier Daeninckx. " J’ai voulu, explique-t-il, à partir de trois époques (1942-1961-1981) construire un jeu de miroirs. Certaines personnalités ont bâti leur fortune ou assis leur statut dans des périodes troubles. C’est à partir d’un personnage ayant appartenu à ces trois époques que j’ai bâti ma fiction. Un personnage [Maurice Papon] qui, en 1981, occupait des fonctions ministérielles [dans le gouvernement de Giscard] ; qui, en 1961, était Préfet de police à Paris [sous de Gaulle ] lorsque deux cents Algériens furent massacrés dans la nuit du 17 octobre et qui, en 1942, était haut fonctionnaire du gouvernement de Vichy, responsable de la déportation de mille six cents Juifs transitant par le centre de Drancy ... ". L’impact du roman est énorme. Couronné par plusieurs prix, traduit en de nombreuses langues, il vaut à son auteur une réputation digne de son contenu. On doit aussitôt lui savoir gré de ne pas s’être endormi sur ces lauriers ni d’avoir profité d’une situation favorable pour se faire valoir mais, bien au contraire, d’avoir continué d’enfoncer le clou au fil d’une oeuvre, une vraie . . .
Avec, entre autres : Londrin (le commissaire finissant de Lumière noire), Michèle Fogel (à la tête de ses brigades de sécurité de Métropolice), René Griffon (l’enquêteur privé à la recherche des Poilus perdus dans Le der des ders), Patrick Farrel (l’écrivain "nègre" propulsé au coeur d’une région dévastée, pour Play-Back), Marc Blingel (le jeune historien, détenteur d’une vérité meurtrière dans le sublime La Mort n’oublie personne), François Novacek (l’ex-journaliste d’investigation devenu détective privé dans Un château en Bohème et une série télé diffusée en catimini), Gocéné (le Kanak qui, avec trente des siens, furent exhibés à la place des crocodiles lors de l’Exposition coloniale de 1931, pour Cannibale et qui reviendra en métropole trois-quarts de siècle plus tard afin d’y honorer un engagement, dans Le Retour d’Ataï), Brigitte Sélian (l’ex-détenue qui s’endort comme on meurt et qui croisera son double sous les traits d’un pêcheur d’épaves, dans La Repentie) et même Gabriel Lecouvreur alias Le Poulpe, créé par le romancier Jean-Bernard Pouy (mais auquel il saura donner à travers trois enquêtes : Nazis dans te métro, Ethique en toc, La Route du Rom, une stature de vrai personnage ferraillant contre les négationnistes d’aujourd’hui et les concentrationneurs d’hier)... A ces protagonistes romanesques, parangons de la thématique daeninckxienne, s’ajoutent les multiples personnages des recueils de nouvelles dont les titres sont à eux seuls des manifestes (Hors-limites, En marge, Zapping, Passage d’enfer, Le Dernier guérillero... ) et qui rejoignent les premiers dans une même assise exemplaire, celle du contre-pied à l’Histoire officielle, cette Histoire avec une grande hache dont le couperet tombe invariablement de haut en bas, fendant nos mémoires, faussant nos perspectives...
La puissance qui sourd de l’oeuvre de Didier Daeninckx vient avant tout de ce qu’il ne se borne pas à dénoncer. Il fait mieux : il énonce. Et s’il aime à brûler le terrain (comme on dit chez nos ethnologues), ce n’est pas pour bâtir à la hâte quelques brûlots édifiants et vite consumés, mais bien pour édifier à force de patience, de sincérité et de courage, une oeuvre durable, inscrite dans le temps, c’est à dire au coeur de tous nos âges.