"C’est l’Inuit..." est d’abord, pris au premier degré, un excellent roman
d’aventures et d’anticipation qui nous ballade du Sud de la France au plus
profond des paysages arctiques. Autant dire que les degrés sont Ã
géographie variable dans ce récit qui renvoie autant aux images
primitives de Flaherty qu’à celles spatio-temporelles de Star Streck. Ce
qui n’est pas le moindre de ses charmes.
Habilement construit dans un style d’une grande limpidité, l’histoire
avance sur deux niveaux narratifs, alternance d’un regard porté sur deux
univers dont on se dit au fil de l’intrigue que la rencontre a toute les
chances d’être explosive. D’un côté un monde regroupant les pays
dominants regroupés dans des zones hyper protégées et sécurisées, que
l’on peut voir comme une extension de ce que l’on appelle le monde
"civilisé", et de l’autre le reste de la planète parmi lesquels les
Indigènes habitant les régions polaires.
Roman d’aventures donc. Et d’abord celles que va vivre Kisimii, jeune
femme Inuit partie vivre sa Première Chasse, une sorte de rituel qui est
un passage initiatique vers l’âge adulte. Un parcours qui n’a jamais rien
de simple, mais s’en trouve singulièrement compliqué lorsque l’imprévu
s’en mêle et vous propulse dans la position inconfortable de gibier. Et
lorsque cette Première Chasse devient le théâtre d’opérations quasi
militaire où l’enjeu n’est rien de moins que l’avenir de l’humanité, le
mercure grimpe de plusieurs crans sur la banquise en même temps que le
suspense.
Roman d’anticipation ensuite, parce que nous sommes en 2089, c’est-à -dire
pas très loin du XXXe siècle mais encore avec un pied qui trempe dans le
XXe. Et si les progrès technologiques en font un univers ancré dans la
science-fiction, il n’est finalement pas si éloigné de celui dans lequel
nous pataugeons. Un monde tout juste un peu plus mondialisé par ces
progrès qui ne sont rien d’autre qu’une arme de domination des pays
"développés" contre le reste de la planète. Tiens, ça ne vous rappelle
rien... Mais ces avancées technologiques ont un coût, et c’est l’homme
qui en fait les frais, y laissant au passage une grande part de son
humanité. Celle justement véhiculé par les Indigènes qui s’obstinent a
se transmettre des valeurs directement puisées dans l’expérience d’une
mémoire ancestrale. Au-delà du controle du monde, l’enjeu de la partie
qui va se dérouler se trouve là , dans ce rapport à la mémoire, à la
transmission et aux images (le moyen que vont utiliser les Inuits pour
accéder à la liberté est un joli pied de nez en même temps qu’un clin
d’oeil à notre monde déja sur-médiatisé où rien ne semble exister
sans image), au sens que l’on donne à tout cela et qui détermine notre
rapport au monde. A travers ce monde futuriste, c’est aussi un regard
porté sur celui d’aujourd’hui, parce qu’il porte les germes - et les
virus - de ce que nous ferons de demain. Après c’est juste le choix d’une
conception du monde. Mais attention, n’allez pas croire que cette
réflexion fait de " C’est l’Inuit..." un roman à thèse au message un
peu lourdingue. Non, tout cela est en creux, l’air de rien, comme un
filigrane qui traverse l’aventure, mais à voir la tendresse avec laquelle
Lilian Bathelot enveloppe le personnage de Kisimii on devine aisément vers
quel monde va sa préférence. Et en lisant son roman, c’est avec beaucoup
de plaisir et sans retenue qu’on glisse avec lui sur cette banquise là .
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